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L'actualité de la semaine vue par Juan d'Oultremont.

Ecrivain, peintre, parolier, graphiste, plasticien, chroniqueur, bref, un artiste pluriel à l'esprit singulier.

Mis en ligne le 23/12/2000

 

SAMEDI 16 DÉCEMBRE Samedi 7h. Le journal parlé s'ouvre sur les premiers flocons de neige tombés dans la nuit sur le signal de Botrange. Je me renfonce sous la couette. On vit dans un pays formidable où les premières averses hivernales font la une de l'actualité. La neige c'est l'amnésie absolue. Il suffit de dix centimètres pour nous rendre le monde supportable. On n'est pas fier de glisser la poussière sous le tapis, mais c'est tellement pratique. C'est bien simple, quelques flocons sur le sarcophage pourri de la centrale de Tchernobyl suffiraient à me redonner envie de manger des champignons sauvages.

7h07 - Evidemment il n'y a pas que la neige. Ce serait trop simple. Il y a aussi Eddy Merckx qui vient d'être sacré sportif belge du siècle. Je me blottis un peu plus sous l'édredon. Je feins de ne pas écouter. Le vélo c'est ma mauvaise conscience. J'ai beau savoir que c'est la solution, je ne me résous pas à m'y mettre. Chez les artistes, on déteste le sport mais on se doit d'aimer le cyclisme. Il faut connaître le nom de tous les maillots jaunes et l'altitude de l'arrivée à Orcières-Merlette. Si c'est le cas, je ne dois être artiste qu'à demi. La seule évocation du sport me tétanise et j'avoue ne rien comprendre à la petite reine.Pour me venger du vélo, je me dis qu'aujourd'hui, Eddy Merckx ressemblerait plutôt à un médaillé en haltérophilie.

DIMANCHE7h - Ma fiancée n'a pas trouvé le sommeil de la nuit. Il faut dire qu'elle a regardé Jacques Dutronc chez Ardisson hier soir.

8h15 - Je mange mon cougnou en songeant aux écolos réunis à Louvain-la-Neuve pour faire le bilan d'une année de participation gouvernementale. C'est intéressant. L'apprentissage du pouvoir s'apparente au geste artistique. Il y a le désir de renouveler le vocabulaire, un certain goût de la transgression et puis le dilemme entre la radicalité des propositions et l'envie de les partager avec le plus grand nombre. Des paramètres auxquels les partis installés ne... Et voilà que, pan, je suis en train de perdre un morceau d'incisive. Un problème aux dents de devant, c'est comme une chute de neige: le reste du monde perd soudain toute importance. Je passe une heure devant la glace, la bouche ouverte à me demander si je vais pouvoir continuer à vivre. La société du spectacle, chère à Guy Debord, semble régie par deux impératifs majeurs: aller vite et arborer de belles dents à l'avant.

8h 30 - On annonce la nomination de Colin Powell au secrétariat d'Etat à la Défense. C'est étrange comme les gens qui n'aiment pas les noirs se mettent à les apprécier lorsqu'ils sont généraux ou vieux chanteurs cubains. Pour autant qu'on puisse en juger, il y a chez Bush un côté non assumé dans le genre Alcoolique Anonyme: Je suis réactionnaire mais je me soigne. Si ça continue, lors de la cérémonie d'investiture, il va exiger d'être filmé de dos et en mosaïque (que les Alcooliques Anonymes m'excusent d'avoir associé leur nom à celui de George W. Ils auront compris que c'était pour faire image).

LUNDI 7h30 - Les spécialistes s'inquiètent de la flambée du prix des moules qui va bientôt dépasser celui des huîtres, avec une chair qui par ailleurs ne cesse de fondre au fil des années. Si ça continue, Marcel Delsemme, le guide suprême de l'UPTR, va faire redescendre ses camionneurs dans les rues afin d'exiger des moules à un prix professionnel!

A part ça, rien. Ou tout juste un article sur le déboussolement des Israéliens face aux événements de ces dernières semaines. Ma première réaction est de me dire qu'ils ont mis du temps, que de toute évidence on ne les déboussole pas facilement. Il est des événements face auxquels je revendique mon statut de blaireau de base. Je campe sur mes positions: un caillou c'est un caillou et un hélicoptère d'assaut, un hélicoptère d'assaut. Ça ne se mélange pas - et Dieu sait si, en principe, je suis pour le métissage. C'est idiot mais j'ai des difficultés à dépasser le caractère absurde des chiffres: 300 Palestiniens ou Arabes israéliens. 38 Israéliens et 1 Allemand (l'arbitre sans doute?) Il suffirait à Israël de s'en remettre à la puissance de ses mythes fondateurs plutôt qu'à celle de Tsahal. Le David de Goliath n'était pas Monégasque, que je sache! Enfin, je ne voudrais pas avoir l'impression de donner de conseils, surtout en début de semaine.

MARDI En attendant les infos, je repense aux visages croisés hier soir. Bruxelles 2000 se termine le même jour que Big Brother, c'est amusant Ceux qui espéraient cantonner cette année culturelle à un grand spectacle équestre en sont pour leur frais. Tant pis pour eux. Ici plus qu'ailleurs, rien de ce qui est intéressant ne se donne à voir en surface. Il faut jouer les chiens truffiers. Fouiner. Etre curieux. Les bonnes surprises sont apparues là où on ne les attendait pas et les mauvaises, là où on les attendait. En somme, Bruxelles mérite plus que jamais qu'on parle d'elle en terme d'abruxellation. On l'aime et on la déteste à la fois, c'est un sentiment passionnant que peu de villes peuvent se vanter de susciter.

6h30 - La journaliste annonce que l'acteur d'origine autrichienne, Arnold Schwarzenegger, a pris violemment position contre la politique discriminatoire de Jorg Haider. Du coup, ma fiancée me conseille d'abandonner mon projet stupide de faire de chaque minute de ma vie une oeuvre d'art et de venir plutôt nager avec elle. Elle compte m'offrir un moule-bite à Noël. J'ai essayé à deux reprises de la suivre durant l'an 2000. Une catastrophe. Les enfants hurlaient comme des possédés pendant que les vieux me fonçaient dessus, en nageant sur le dos comme si le bassin leur appartenait. Si j'ai choisi l'art plutôt que la natation, c'est entre autres parce que je déteste mouiller mes cheveux. Lors de ces deux tentatives, je nageai avec la moitié du corps hors de l'eau, un peu comme si j'avais le même coiffeur que la reine Fabiola.

MERCREDI 10h45 - Je prépare mon billet pour la Semaine Infernale. Toujours une pointe d'angoisse. Cette nécessité de flirter avec les limites du bon goût, de la cruauté, du cynisme Un travail d'équilibriste. Je pense y évoquer ces faux basketteurs handicapés espagnols obligés de rendre leur médaille d'or. Comme d'habitude, ce sont ceux qui se parquent sur les emplacements réservés aux handicapés qui jouent les indignés. Ça a pourtant toujours existé: les faux estropiés devant les cathédrales, les faux aveugles dans les pubs de jeans, les faux bossus dans les films de cape et d'épée, les fausses factures de la mairie de Paris Le faux, la copie, l'imitation nous fascinent d'autant plus que le réel semble nous échapper. On se croit à l'heure d'hiver, en fait on est passé à l'heure du leurre.

13h - juste trois chiffres. D'une part 12 milliards chez Lernout & Hauspie + 2 chez le frère de Léo Delcroix (soit 14). De l'autre, 500 millions par an pour l'introduction de la philosophie à l'école. Bonne nouvelle: on en a déjà pour 28 ans!

JEUDI 10h - Troisième visite de l'exposition Voici au Palais des Beaux-Arts. Cette fois piloté par Thierry de Duve lui-même qui, sur les marches du hall, évoque le trouble du (grand) public face aux monochromes et à la disparition de la figure humaine dans les tableaux. Un instant privilégié. Au-delà de la qualité intrinsèque des oeuvres, cette exposition a l'immense mérite de venir retisser des liens sensibles et intelligents avec le spectateur - parfois même le plus réticent. Elle renoue le dialogue sans dénaturer les enjeux. Une position diamétralement opposée à celle de Danièle Gillemont qui, comme à son habitude, a profité de l'occasion pour cracher son venin. Le jour où l'on décernera le prix Amanite Phalloïde de l'art actuel, elle n'aura aucune difficulté à être parmi les nominés.

VENDREDI 7h - Guy Verhofstadt rentre de Moscou. Je n'entends jamais mes amis me dire qu'ils rentrent de Moscou. Malgré Nina Bachkatov, la Russie actuelle tient du mystère. J'ai beau savoir qu'elle est à nos portes, que ses musées recèlent des Monet et des Matisse à vous laisser la bouche ouverte et que ses boîtes de nuit regorgent de nouveaux riches, elle reste à mes yeux une nébuleuse fade et brutale. C'est étrange, la Russie de Rodchenko et de Diaghilev me semble plus proche dans le temps et dans l'espace que celle de Poutine dont le profil mi doigt blanc, mi ceinture noire me flanque la chair de poule. Cela fait des années que je me dis: je dois aller à Moscou! Et chaque fois je vais à Rome ou à Pérouse. Je ne sais pas pourquoi.

14h - Y aura-t-il de la neige à Noël?, le très beau film de Sandrine Veysset, passe ce soir sur la Deux. qqqLes semaines ne sont jamais qu'une suite de questions auxquelles on a plus ou moins envie de répondre.

© La Libre Belgique 2000