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L'art et...

Si une Šuvre d'art avait la faculté de changer le monde, ça se saurait. Les chansons de Bob Dylan, les films de Ken Loach, les tableaux de Cheri Samba, les romans de Tabucchi nous auraient déjà peaufiné depuis longtemps un monde idéal où il y aurait du pain pour tous et où les Nigérianes pourraient prendre l'avion sans crainte d'étouffer sous des coussins. Non seulement les Šuvres (en tant que telles) ne changeront jamais rien aux affaires du monde, mais en plus, la volonté de rendre ce dernier plus juste n'a jamais été une raison suffisante pour faire de l'art, et encore moins la garantie de réaliser des Šuvres intéressantes.

Et tout cela, heureusement, parce qu'une Šuvre d'art n'est pas un objet mais un sujet, une expérience à vivre qui autonomise la pensée, encourage la critique, apporte les outils d'analyse et d'émancipation comme (sans doute) aucune autre activité humaine ne peut prétendre y réussir - du moins pour ceux qui ont la chance d'y avoir accès et à qui on en a appris la grammaire.

La position d'avant-garde que la modernité a assignée à l'artiste durant une bonne partie du XXe siècle, le pousse aujourd'hui encore à se retrouver en terrain vierge. A chercher là où on n'a pas encore mis les pieds. À caresser à rebrousse-poil les valeurs et les modèles imposésŠ L'intérêt de cette position de pointe étant que les territoires ainsi défrichés ne sont pas conquis sur la nature vierge ou sur des civilisations présentées comme inférieures, mais sur l'absence et le vide. Il s'agit bien sûr des nouveaux territoires de l'art sur lesquels s'appliqueront les expériences de la création à venir, mais aussi ceux de l'imaginaire collectif qui, tout en renouvelant les sons, les signes, les gestes, les modes, les points de vue, précisent le cadre des possibles. Il s'agit pour l'art, de poser les jalons permettant à la société de se projeter et de trouver les relais qui les rendront lisiblesŠ

Au-delà des pratiques et des Šuvres produites, faire de l'art ou s'y intéresser, c'est donc «prendre position». C'est-à-dire se situer (se « reboussoler »), et par extension, permettre aux autres d'en faire autant.

Il s'agit également de relier au reste du monde connu, les terrains ainsi mis à jour. Relier ceux qui créent au public. Relier le patrimoine à l'Šuvre émergeante. Le rétrospectif et le prospectif. Relier les émotions, les disciplines, les histoires, les lieux, et bien sûr les gens, sans rien leur faire perdre de leurs spécificitésŠ

Non pas un travail de terrassier (comme celui de la guerre ou de l'économie) qui tendrait à niveler les inflexions de terrain, mais bien celui d'un Génie Civil.

De ce point de vue, l'art s'avère essentiel, même pour ceux qui ne s'y intéressent pas où qui pensent qu'il ne leur est pas destiné. Les réseaux et les passerelles qu'il jette travaillent implicitement à réduire le caractère hétérogène des communautés humaines. Là où la mondialisation ultra-libérale impose des modèles rigides, coercitifs et stéréotypés, l'art propose des relais souples et fédérateurs. Historiquement, Manet, Pina Bausch et les Sex Pistols ont balisé un terrain sur lequel aujourd'hui le Japonais et le Croate n'ont aucune peine à s'engager côte à côte. Leurs Šuvres ne se contentent pas de relier, elle rapprochent.

La confiance (je le reconnais, un peu déraisonnable) que je place dans l'art d'aujourd'hui, est moins liée aux objets produits qu'aux processus mis en Šuvre. A sa mobilitéŠ Et même si la provocation qu'il entretient, embarque certains dans un rythme qu'ils ont de la peine à intégrer, le mouvement général ainsi imprimé s'apparente à une nécessité vitale

Pourquoi dès lors, demander à l'art de n'être qu'un outil &endash; fut-ce-t-il mis au service des droits de l'homme ? Pourquoi se dégager sur lui d'une responsabilité collective ? Pourquoi imposer ce rôle aux artistes à qui par ailleurs on refuse un statut ?