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Un outil pour redéfinir les politiques culturelles Guy Duplat / La Libre

Il y a quatre ans, la Communauté française lançait `Culture et citoyenneté´, vaste consultation des acteurs culturels (surtout l'associatif et l'éducation permanente) sur divers thèmes: droits culturels, diversité culturelle, art dans la société, etc. Ces débats débouchent sur un impressionnant livre de 520 pages où tous les aspects de la politique culturelle sont envisagés, un document pour aider à redéfinir les priorités. (...) Comment aider les créateurs actuels et trouver les nouveaux chemins de la démocratisation de la culture? C'est l'objet d'un livre qui contient cette phrase salubre de Juan d'Oultremont qui plaide pour un financement dans la liberté: `L'art, c'est faire ce que personne ne vous demande de faire.´

Culture et citoyenneté, pour un développement culturel durable´, 520 pp., 18 ¤, auprès du ministère de la Communauté française. Infos: tél. 02.413.23.42, http://www.agora.cfwb.be

Rôle(s) de l'Art

Petite réflexion préalable : On a l'impression que dans le domaine culturel, la pertinence des politiques tient moins au contenu des réponses apportées qu'à la nature même des questions - et plus encore, à l'endroit d'où elles sont posées. Comme si on définissait des objectifs et des moyens avant même d'en avoir définit le propos.

Si l'on part du postulat simple mais évident selon lequel l'art serait «faire ce que personne ne vous demande de faire», alors toute sa pertinence résiderait dans le fait qu'il ne sert à rien. Qu'on ne peut lui assigner de fonction particulière sinon celles qu'il sécrète lui-même. Que toute tentative d'instrumentalisation le ravalerait à une simple marchandise - réduisant de ce fait le public au rang de simples consommateurs.

Si ce point de vue est sans doute le ferment le plus sûr de la création, il vient court-circuiter un certain nombre de questions dont les réponses ne manquent pas d'intérêt.

À l'inverse, on peut prétendre qu'à l'image du canif suisse, «l'art, ça sert à tout». Et qu'il est à peu près le seul à remplir de façon indifférenciée, toute attente humaine.

L'idée est assez excitante, encore que cette polyvalence vient conforter les visions les plus réactionnaires de l'art. Le point de vue de ceux qui aimeraient le voir se diluer dans le spectre des activités courantes et qui, de toute évidence, préféreraient le savoir un peu partout plutôt qu'en tête du convoi.

Entre ces deux pôles, il y a le registre des fonctions qu'on lui attribue généralement et sur lesquelles se retrouve le plus grand nombre : autonomiser la pensé, encourager la critique, multiplier les points de vue, apporter les outils d'analyse, émanciper, ...

Comment échapper à cette liste dont la longueur et le caractère consensuel auraient tendance à donner le vertige ?

Comme souvent, en allant chercher les modèles ailleurs. En se tournant par exemple vers le vocabulaire topographique qui propose deux verbes dont la mobilité et le caractère ouvert, pourraient « réorienter » ce qu'on appelle la politique culturelle

Baliser et relier

Deux verbes parmi d'autres, qui ont l'avantage de décontextualiser le débat. De chercher les solutions par la bande.

Si l'on s'en remet à leur sens spécifique, le rôle de l'art pourrait donc s'apparenter à celui du géomètre. Voire même (s'il n'y avait cette fâcheuse connotation néocolonialiste) à celui de l'explorateur.

La position d'avant-garde que la modernité a assignée à l'artiste durant une bonne partie du 20e siècle, le pousse aujourd'hui encore à

se retrouver en terrain vierge. A chercher là où l'on n'a pas encore mis les pieds. A caresser à rebrousse-poil les valeurs et les modèles. A entretenir un certain nombre de suspicions plus ou moins justifiéesŠ L'intérêt de cette position de pointe étant que les territoires ainsi défrichés ne sont pas conquis sur la nature vierge ou sur des civilisations présentées comme inférieures, mais sur l'absence et le vide.

Il s'agit d'abord et avant tout des nouveaux territoires de l'art sur lesquels s'appliqueront les expériences de la création. Mais aussi ceux de l'imaginaire collectif qui en renouvelant les sons, les signes, les gestes, les modes, les points de vue, précisent le cadre des possibles.

Il s'agit donc pour l'art, de poser les jalons permettant à la société de se projeter et de trouver les relais qui les rendront lisiblesŠ Des pistes sur lesquelles s'engouffreront à leur suite quelques pionniers, suivis par l'ensemble de ce qu'on appelle le grand public.

Au-delà des pratiques et des Šuvres produites, faire de l'art ou s'y intéresser c'est donc prendre (une) position. C'est à dire se situer, et par extension, permettre aux autres d'en faire autant. On comprend dès lors qu'il puisse devenir un véritable outil politique.

Il s'agit également de relier (relayer). Relier les terrains mis à jour au reste du monde connu. Relier ceux qui créent au public. Relier le patrimoine à l'Šuvre émergeante. Le rétrospectif et le prospectif. Relier les émotions, les disciplines, les histoires, les lieux, et bien sûr les gens, sans rien leur faire perdre de leurs spécificitésŠ

Il ne s'agit donc pas d'un travail de terrassier (comme celui de la guerre ou de l'économie) qui tenterait d'aplanir les inflexions de terrain, mais bien de celui d'un génie quasi civil.

Question «lien», on peut considérer qu'une oeuvre de Bruce Nauman, une musique de Steve Reich, une chorégraphie de Pierre Droulers font «soudure», et (ce n'est pas le moindre paradoxe) pas seulement chez ceux qui les apprécient . L'art s'avère donc essentiel, même pour ceux qui ne s'y intéressent pas, où qui pensent que celui-ci ne leur est pas destiné. Les réseaux et les passerelles qu'il jette travaillent implicitement à réduire le caractère hétérogène des communautés humaines. Et on se rend compte que dans ce domaine, il réussit plus vite et mieux que la politique - là où la mondialisation ultra-libérale impose des modèles rigides et stéréotypés, l'art bien avant elle, a su trouver les relais souples et fédérateurs). Historiquement Manet, Pina Bausch et les Sex Pistols ont balisé un terrain sur lequel aujourd'hui le japonais et le croate n'ont aucune peine à s'engager côte à côte. Leurs Šuvres ne se contentent donc pas de relier, elle rapprochent.

L'analogie avec la géométrie devrait en plus nous inciter à ne plus parler du «rôle de l'art» mais de son sens, le «rôle» renvoyant au caractère confiné du théâtre, alors que le sens évoque le mouvement induit. En associant les mots «mouvement» et «artistique», les

historiens et les philosophes de l'art n'ont rien fait d'autre qu'un constat qui touche au lieu commun. L'Art amène de la mobilité, et pas seulement dans les articulations des corps dansant sur les musiques de Moby ou de Saint Germain. Elle est aussi présente là où s'articule la pensée, l'obligeant à se repositionner à l'infini. Et même si le renouvellement des codes et des règles , tout comme la provocation qu'il entretient, peuvent embarquer certains dans un rythme qu'ils ont de la peine à intégrer, le mouvement général qu'ils impriment s'apparente à une nécessité vitale.

Il serait donc intéressant de déplacer la question du rôle vers le Politique, en lui en laissant même (pourquoi pas) le monopole .

De ce point de vue, la priorité d'une politique culturelle serait moins de créer des ponts artificiels entre l'art et le public le plus large, mais plutôt de réinvestir au profit du plus grand nombre, le(s) sen(s) et les espaces ainsi prospectés . De profiter de la dynamique générée.

Si ce challenge semble difficile à relever c'est qu'il s'appuie sur un formidable malentendu. En effet, pour des raisons simples à comprendre, le Politique (pris dans son acception la plus large) envisage l'art comme un outil au service de sa vision. Même les plus avisés considèrent la cohésion qui en découle comme une garantie de stabilité qui leur permettra d'agir avec plus d'efficacité. A l'inverse, l'art du siècle a mis parmi ses priorités le combat contre toute forme d'inertie. S'il n'est pas impossible, le rapprochement est donc difficile et ne peut s'appuyer que sur un nouveau partage des responsabilités. Par exemple sur une logique différente qui pourrait s'apparenter à celle des Ménines de Velázquez, avec le peintre visible à l'avant-plan (du moins sur le tableau) et le roi qui ne révèle sa position qu'au travers du reflet dans le miroir ( en arrière-plan).

Au-delà de la métaphore visuelle et pour en revenir aux deux verbes sherpas proposés plus haut, une politique culturelle ne peut s'envisager aujourd'hui qu'en terme de médiation.

Plutôt que d'attribuer à l'art des rôles qui ne sont pas les siens et qui voudraient couvrir un éventail trop large allant du divertissement à la fonction de police, elle devrait se reconcentrer sur les moyens d'y donner accès. De relayer les pistes qu'il propose. De faire confiance en son potentiel prospectif et éclairant..

Et c'est à partir de là qu'on retombe sur des priorités mille fois soulignées, et dans lesquelles la familiarisation à l'art dès le plus jeune âge est sans doute essentielle. Un accès ciblé tant sur ceux qui en sont par nature les plus éloignés (pour qu'ils puissent profiter des balises posées), que sur ceux qui pensent en être les plus proches (pour qu'ils en perçoivent les enjeux).

Mais c'est aussi l'implication de l'artiste dans le débat public, une nécessité qui va sans doute à l'encontre de son tempérament l'individualiste . Il est curieux de constater que si l'artiste est acteur de sa pratique, il reste le plus souvent spectateur des débats qui ne le concernent pas directement. Comme s'il lui manquait la conscience de ce qu'ils pouvaient apporter de spécifique dans la marche du monde. Cette absence d'implication directe est sans doute plus présente en Belgique (francophone) où les prises de position de ce qu'on pourrait appeler les intellectuels sont aussi rare qu'inhibées.

En gros, l'objectif d'une politique culturelle n'est pas de susciter de l'art, ni même l'encourager artificiellement. Elle devrait se contenter d'admettre son caractère essentiel et de la sortir du ghetto des activités périphériques. Mais remettre l'art au centre du social implique des moyens et des priorités sans doute assez différents de ceux mise en Šuvre jusqu'ici.

En somme une autre pertinence dans laquelle le Politique n'envisagerait plus ses rapports avec l'art de façon bilatérale, mais démultipliée.

Et puis soudain, dans une sorte d'éclair de lucidité, je me demande pourquoi j'ai écrit ce texte alors qu'il commençait si bien par un postulat qui d'emblée évacuait tout commentaire inutile.

Je reste donc convaincu que l'art c'est avant tout faire ce que personne ne vous demande de faire. C'est le seul qui garantit l'indépendance à l'artiste, et l'autonomie à l'Šuvre.

Juan d'Oultremont

Octobre 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si une Šuvre d'art avait la faculté de changer le monde, ça se saurait. Les chansons de Bob Dylan, les films de Ken Loach, les tableaux de Sherri Samba, les romans de Tabucci nous auraient déjà peaufiné depuis longtemps un monde idéale où il y aurait du pain pour tous et où les Nigerianne pourraient prendre l'avion sans crainte d'étouffer sous des coussins. Non seulement les Šuvres (en tant que telles) ne changeront jamais rien aux affaires du monde, mais en plus la volonté de rendre ce dernier plus juste n'a jamais été une raison suffisante pour faire de l'art, et encore moins la garantie de faire des Šuvres intéressantes.

Et tout cela, heureusement, parqu'une Šuvre d'art n'est pas un objet à consomer mais bien une expérience à vivre, qui autonomise la pensé, encourage la critique, apporte les outils d'analyse et d'émancipation comme aucune autre activitée humaine ne peut prétendre y réussir.

La position d'avant-garde que la modernité a assignée à l'artiste durant une bonne partie du 20e siècle, le pousse aujourd'hui encore à

se retrouver en terrain vierge. A chercher là où l'on n'a pas encore mis les pieds. A caresser à rebrousse-poil les valeurs et les modèles imposés. L'intérêt de cette position de pointe étant que les territoires ainsi défrichés ne sont pas conquis sur la nature vierge ou sur des civilisations présentées comme inférieures, mais sur l'absence et le vide. Il s'agit d'abord et avant tout des nouveaux territoires de l'art sur lesquels s'appliqueront les expériences de la création. Mais aussi ceux de l'imaginaire collectif qui en renouvelant les sons, les signes, les gestes, les modes, les points de vue, précisent le cadre des possibles.

Il s'agit pour l'art, de poser les jalons permettant à la société de se projeter et de trouver les relais qui les rendront lisiblesŠ

Au-delà des pratiques et des Šuvres produites, faire de l'art ou s'y intéresser, c'est donc «prendre position». C'est à dire se situer, et par extension, permettre aux autres d'en faire autant.

Il s'agit également de relier au reste du monde connu, les terrains ainsi mis à jour. Relier ceux qui créent au public. Relier le patrimoine à l'Šuvre émergeante. Le rétrospectif et le prospectif. Relier les émotions, les disciplines, les histoires, les lieux, et bien sûr les gens, sans rien leur faire perdre de leurs spécificitésŠ

Il ne s'agit donc pas d'un travail de terrassier (comme celui de la guerre ou de l'économie) qui tenterait d'aplanir les inflexions de terrain, mais bien de celui d'un génie civil.

De ce point de vue, l'art s'avère essentiel, même pour ceux qui ne s'y intéressent pas où qui pensent qu'il ne leur est pas destiné. Les réseaux et les passerelles qu'il jette, travaillent implicitement à réduire le caractère hétérogène des communautés humaines. Là où la mondialisation ultra-libérale impose des modèles rigides et stéréotypés, l'art bien avant elle, a su trouver les relais souples et fédérateurs. Historiquement Manet, Pina Bausch et les Sex Pistols ont balisé un terrain sur lequel aujourd'hui le japonais et le croate n'ont aucune peine à s'engager côte à côte. Leurs Šuvres ne se contentent donc pas de relier, elle rapprochent.

On comprend dès lors qu'elles puissent devenir de véritables outils politiques &endash; du moins pour ceux qui y ont accès et à qui ont en a appris la grammaire.