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La Belgique Infernale (Editions Racine/Bruxelles)

"C'est notre contribution aux 175 ans de la Belgique. 12 membres de La semaine infernale ont collaboré à son écriture. Certains ont vraiment réfléchi à l'évolution de la Belgique, d'autres ont déconné complètement. Il y a de tout. C'est très étonnant.»

 

Valeureuse idiotie.

Un pays qui trouve sa genèse dans les performances d'un unijambiste tirant au canon dans les parcs publics, ne pouvait s'inscrire que dans une dynamique décalée. Une situation qui résiste au temps, puisque 175 ans après sa création, le mythe fondateur de Charlier « Jambe-de-bois » conserve toute son absurde fraîcheur et son actualité.

Autant lâcher le morceau tout de suite : la Belgique est une idiotie !

Une idiotie au sens le plus noble du terme. Un pays hybride né du croisement entre l'album homonyme d'Iggy Pop et la littérature de Jonathan Swift. Un royaume qui a élevé l'idiotie en rempart à la bêtise et à l'arrogance des grandes puissances qui la portèrent sur les fonts baptismaux, et dont l'histoire a réussi la synthèse explosive entre le film de Lars Von Trier et Les Fioretti de Saint François. Un éventail de portraits hallucinés, héroïques ou dérisoires, avec lesquels plusieurs générations de Belges se sont familiarisés grâce aux chromos « Nos gloires » glissés dans les biscuits Victoria.

L'idiotie ! Un postulat que je n'aurais sans doute jamais osé avancer sans le livre de Jean-Yves Jouannais et sa magnifique couverture en relief rouge. L'idiotie, comme un choix typiquement belge ! Parce qu'il est vrai qu'à la différence de l'imbécillité congénitale, on ne naît pas idiot, on choisit de le devenir. C'est une décision la plus souvent raisonnée, une pratique subversive. Parfois même, une stratégie à long termeŠ C'est donc en connaissance de cause que la Belgique l'inscrivit à son programme, et cela dès les premiers jours de son histoire, obligée qu'elle fut de simuler l'absence d'intelligence et de trouver dans ses déficiences et sa taille réduite, la faculté de donner le change. Néanmoins, il suffit de passer quelques minutes devant Le Jardin des délices de Jérôme Bosch ou devant La Chute des anges rebelles de Pieter Bruegel, pour comprendre que ce jeune pays pouvait se targuer d'un atavisme plutôt déjanté.

Plus que de l'intelligence, le choix de l'idiotie (et de l'autodérision qui en est le corollaire) fut pour ce bout de territoire, le résultat d'un formidable instinct de survie, une intuition quasi animale. C'est que, malgré la présence tutélaire d'Erasme et de Mercator, malgré leurs universités et leurs Prix Nobel, les Belges entretiennent à l'égard du savoir et des intellectuels, une suspicion maladive qui les a longtemps poussés (à la façon de Bouvard et Pécuchet) à ne chercher à comprendre le monde qu'à travers la collection des Marabout Flash. En Belgique, même les cerveaux les plus brillants ressemblent à des chanteurs punks. Là où les astronautes français Patrick Baudry ou Jean-Loup Chrétien affichent des physiques à la Michel Vaillant, nos Picard, Dirk Frimout ou Panamarenko semblent tout droit sortis du village de Champignac. C'est comme si un excès de «vraisemblance» pouvait gâcher la fête. Comme si une certaine forme de poésie devait toujours inséminer les plus hautes activités de l'esprit.

À la façon des Obérioutes de Leningrad, la Belgique comprit très vite qu'il lui faudrait brouiller les stéréotypes. D'emblée Antoine Wiertz propose de faire de Bruxelles une capitale, et de Paris une ville de province. S¦ur Sourire trust les premières places des charts américains avec son « Dominique, nique, nique ». Avec Louis Scutenaire, c'est un anarchiste de la langue qui s'en va chaque matin retrouver son bureau au Ministère de l'Intérieur. Avec Michel Demaret, c'est un sorteur de boîte de nuit qui accueille à Bruxelles le président Russe Boris Eltsine. Avec son physique d'Hell's Angel, Walter Van Bierendonck brise l'image du styliste aussi sûrement que Pascal Duquesne fait voler en éclats les archétypes du jeune premier. Quant à l'actuel ministre de la défense André Flahaut, il suffit de le voir apparaître au milieu des généraux de l'Otan pour comprendre qu'il ne cherche pas à laisser son nom à un porte-avion.

Comme l'a illustré durant de longues années l'émission Strip-tease (produite par la télévision de service public), en Belgique, la course à la crédibilité n'est pas une priorité. Plutôt que de s'articuler sur le verbe ou la pensée, sa folie s'inscrit dans (et souvent « sur ») les corps. Tout comme dans ses autoportraits où - bien avant Amélie Nothomb - James Ensor n'hésitait pas à s'afficher avec un chapeau absurde, Jean-Luc Fonck monte aujourd'hui sur scène, affublé d'une tenue de cheyenne martien qui semble hésiter entre la gay pride et la garde-robe de la Reine Fabiola. Autant de pratiques performatives et incarnées, dans lesquelles l'intégrité physique semble toujours être mise en péril de façon plus ou moins radicale. Hier, Jacques Brel entretenait de façon expressionniste les poses christiques de l'idiot. Aujourd'hui, Noël Goddin entarte Chevènement et Bill Gates au risque de se faire casser la gueule. Tout est dans toutŠ

Et pourtant, malgré les commentaires de César sur la bravoure des Belges, malgré le mythe du Roi Chevalier, l'épisode du « Faux Soir » et « les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel », la Belgique a toujours opté pour une posture assez peu héroïque de l'idiotie. Une déclinaison pragmatique dont René Magritte est sans doute l'exemple le plus connu. Un artiste dont l'imaginaire a acccouché des oeuvres décalées sans doute les plus reproduites au monde, mais que Georgette, sa femme, faisait peindre sur un drap de lit afin qu'il ne fasse pas de taches de couleur sur le sol de leur salle à manger. La folie belge est une apocalypse qui garde les pieds sur terre. Une pratique qui transige avec la trivialité du quotidien. À défaut d'être réellement flamboyante, son idiotie a l'avantage d'être joyeuse et généralisée - un peu comme l'excentricité peut l'être chez les Britanniques où le carnaval chez les Allemands. Là où Alfred Jarry, Erik Satie ou Oscar Wilde apparaissaient comme des originaux isolés servant de contrepoints à la grandeur des Empires qui les avaient vus naître, en Belgique ce sont les Jean-Claude Van Damme, Elvis Pompillio, Jean-Luc Fonck, Jean-Pierre Vereggen, Boris Leeman, Annie Cordy, Jacques Lizène, Félicien Rops, Guillaume Bijl, Plastic Bertrand, Jan Hammenecker, Henri Michaux, Wim Delvoye, André Blavier, Benoît Poelvoorde, Picha, Yolande Moreau - sans oublier Théo Lefèbre, le père Samuel et Jean-Pierre Van Rossem-, qui forment le gros des troupes. Ce sont ces idiots magistraux qui, dans le concert médiatique, donnent le ton, subvertissant à la racine toute tentation de suffisance.

Cette omniprésence de la singularité s'apparente donc à la norme. En Belgique, l'idiotie n'est pas une attitude, un statut ou une profession, elle est existentielle. Comme inscrite dans les gènes, elle contamine le quotidien au point qu'il est devenu impossible d'évoquer la personnalité de Benoît Poelvoorde sans qu'aussitôt quelqu'un ne sorte l'inévitable : « Et il paraît qu'il est comme ça dans la vie de tous les jours »Š À cette permanence dans le temps et dans l'espace, il faut ajouter une forme de modestie qui désarçonne et séduit.Chez nous, c'est souvent l'économie des moyens qui rend l'idiotie saisissante. Stéphane Aubier et Vincent Patar (Pic Pic André) font avec des animaux de ferme miniatures trouvés sur les brocantes, des films d'animation cinglés que le monde nous envie. Le minimalisme confondant des Jaadtoly a assuré à Fred et Steph (ex-Snuls) un crédit de sympathie sans limite. Tout comme, dans les année septante, les membres du groupe Telex s'imposèrent comme les pionniers de la techno-pop, en proposant avec autant de talent que d'humour, des séquences mises en boucle sur un enregistreur huit pistesŠ Et la liste est loin d'être exhaustive.

« À part la peinture et la littérature, en Belgique tout est surréaliste' , l'assertion est de Claude Semal et fait référence à ce label éculé dont usent et abusent les Belges pour ne pas avoir à se définir. Elle prouve néanmoins que l'extraordinaire puissance de l'idiotie n'y est pas identifiée comme un fléau occulte mais comme une chance inespérée. Elle traverse toutes les classes sociales, tous les courants de pensées, tous les partis politiques. De la satire de l'hebdomadaire Pan et de l'humour de Stéphane Liberski qui s'inscrivent dans une vieille tradition d'anarchie droitière, aux casseroles de moules de Marcel Broodthaers, aux écrits situationnistes de Vanheiggem ou au musée du slip de Jan Bucquoy. De Guy Cudell à VDB, en passant par les frères Happart. Des interventions in situ du Lagic Land Théâtre et du Mass Moving, aux revues de Charlie DegotteŠ L'esprit de décalage semble un facteur de cohésion nationale bien plus efficace que l'assurance maladie ! Une transversale visionnaire et décalée qui a parfois de la peine à franchir la fracture communautaire. C'est une évidence, l'idiotie s'affiche plus rebelle et sauvagerie dans la partie francophone du pays que dans la Flandre catholique et nationaliste - qui aurait tendance à les transformer en embassadeurs culturels. Une disparité d'autant plus marquée, qu'à une communauté flamande dont les institutions accueillent l'idiotie (sans Jan Hoet, pas de Wim Delvoye. Sans Gérard Mortier, pas d'Alain PlattelŠ), répond une Wallonie dont le déni culturel pathologique favorise les débordements libertaires. Une Wallonie que l'absence de soutien institutionnel et de vision à long terme ont transformée en paradis de l'idiotie autonome et subversive.

Dans cette géographie du décalage où chaque entité à son label (Verviers et la pataphysique, Mons et son Mundaneum, Eben Emal et sa tour en silex, Buxelles et son Etrée du Christ..), on doit reconnaître à Liège un statut de capitale. La proximité des carnavals rhénans ou un vent de liberté qui a présidé à sa création ? Quoi qu'il en soit, malgré la fermeture de son Cirque D'Hivers, la cité du Peron continue à aligner une brochette d'idiots qui touchent au sublime : Michel Antaki, Jacques Charlier, Jacques Lizène, André Stas, Monsieur Delmotte, Miam monster MiamŠ Sans oublier Michel Daerden...

175 ans donc, que cette nef des fous remonte &endash; parfois à contre-courant &endash; le fil d'une histoire qu'elle aime à se raconterŠ « Le chagrin des Belges », « La vie sexuelle des belges », « La Belgique de Merckx à Marx »Š Cette « Pauvre B » dont Baudelaire n'a pas saisi la gaîté moderne. Ce bantoustan cinglé (cet Absurdistan, comme le qualifie Herman De Croo) dont l'indéfendable idiotie, sans jamais chercher à se justifier, finit par s'imposer comme un modèle déposé.

Un royaume dont Jean-Jacques Rousseau, Max Naveau et Jacques Hardy sont les PrincesŠ Une Belgique infernaleŠ

Juan d'Oultremont