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La promenade dont vous trouverez ici le commentaire, s'est inscrite dans le programme du week-end BrxlBravo. Elle se présente comme une déambulation tout à la fois pédagogique et topographique d'une brocante en général, et de celle du viaduc Hermann Debroux en particulierŠ

Il va y être question de stratégie d'achat, logique d'accumulation, sémiotique du résidu, technique de la tractation et du marchandage, d'esthétique de la présentation, de stratigraphie, de repérage, de décryptage, d'estimation. En somme, une certaine idée du trésorŠ

J'ai fait un rapide calcul, en vingt ans, à raison d'une brocante par semaine et de dix objets par brocante, j'ai donc acheté près de 11 000 objets. Si on admet que je viens ici une semaine sur quatre, on arrive au chiffre intéressant de 2 750 objets ramenés d'ici.

Tout au cours de la promenade, je vous ferai part d'un certain nombre de ces objets.

Il faut juste préciser qu'ils s'inscrivent à peu près tous dans une logique de collection, ou du moins dans une loi des séries. L'objet isolé ou unique ne m'intéresse que dans la mesure où je sais qu'il existe ailleurs un objet de la même obédience, un objet dont la découverte va devenir l'objectif d'une nouvelle quête. Le principe de la gémellité est donc omniprésent dans ma pratique de la brocante.

Quelques exemples parmi les collections que j'ai entreprises :

- Les vases Becquet (collection clôturée)

- Les machines à coudre d'enfant (collection clôturée)

- Les blessés, les infirmières et les médecins des collections de soldats de plomb

- Les plâtres médicaux

- Les étiquettes de vin

- Les cartes postales pornographiques

- Les cartes postales de sanatorium

- Les lettres de prisonniers

- Les dessins de prisonniers

- Les cartes postes de piscines publiques

- Les sculptures africaines représentant des scènes de sodomie

- Les chaises

- Les armoires médicales

- Les cornichons dans les collections de porte-clefs des années 60

- Les objets en plastique des années septante

- Les appareils électroménagers de la marque PhillipsŠ

- Les plaques publicitaires émaillées (collection clôturée)

- Les menus de mariage

- Les menus de communion

- Les multiples versions du « tableau d'une exposition de Moussorgski »

- Les machines à sous (collection clôturée)

- Les photos d'enfant posant avec des armes

- Les photos de personne posant devant leur voiture

- Les accordéons-jouets

Liste non exhaustive

Comme je n'ai pas la place pour stocker toutes les collections que j'aimerais faire, j'en ai entamé pour certains de mes amis. Parfois même pour leurs enfants.

Ainsi, je collectionne par procuration. Les tambours-jouets pour le fils d'un ami. Les trompettes-jouets pour sa s¦ur aînée, et des tirelires pour sa s¦ur cadette.

Quant à mon beau-frère, il me maudit. En effet je le fais crouler chaque Noël sous une série de cannes de promenade garnies de petits médaillons renvoyant au site de randonnées. Il les trouve horribles. Il pousse des soupirs de soulagement chaque fois que je lui dis qu'elles deviennent de plus en plus difficiles à trouver. De façon absurde, je suis prêt à payer de plus en plus cher pour ces cannes qu'il trouve immondes. Il doit en avoir quelques centaines. Tout comme il doit avoir quelques centaines de titres au porteur dont je lui ai aussi commencé la collection, il y a près de vingt ans. Des emprunts russes, des tramways de Constantinople et tout une série de témoignages illustrés du libéralisme sauvage dont il est un fervent défenseur.

Mais revenons à notre brocante. Il s'agit d'un lieu ou il est tout à la fois question d'achat et de vente. Durant la promenade, je me propose de passer en revue (et dans le désordre) un certain nombre d'habitudes, de stratégies, de tics qui caractérisent cette logique.

Classification des ruses : Parmi les stratégies d'achat, il y a ce que j'appellerai celle du dégoût. C'est une technique qu'on peut qualifier de base. Une technique que j'ai souvent utilisé pour acheter des vases Becquet par exemple, ces vases aux couleurs assez kitch, fabriqués et peints à la main à Quaregnon dans les années cinquante et dont j'ai dû acheter une trentaine de pièces.

Le principe est simple, il s'agit dans tous les cas de dépasser le stand où vous avez repéré l'objet qui vous intéressait (le vase Becquet par exemple), de se retourner et (tout en continuant à s'écarter) de désigner le vase en question d'un air goguenard, voir même un peu dégoûté en demandant :

- « Combien demandez-vous pour votre drôle de vase bariolé ? »

Si le vendeur n'est pas très au courant, votre attitude l'incitera à n'en demander que le minimum... Par contre, si le vendeur s'y connaît un temps soit peu, il vous reprendra aussitôt en vous assénant : « C'est un Becquet. Il est à 40 euros. C'est donné pour un Becquet».

Dans ces cas-là, il est préférable de ne pas faire état de la ruse que vous aviez mise en place. Il vaut mieux se contenter d'un « Ah bon ? » un peu étonné, plutôt que d'un « Eh, je le sais bien que c'est un Becquet espèce de couillon. Des vases comme le tien, j'en ai une vitrine pleine. Et je n'en ai jamais payé un plus de 15 eurosŠ. »

Classification des idiomes : Dans une brocante, les tractations s'articulent autour de toute une série de formules toutes faites. Une des plus utilisées est sans nul doute l'expression « Je ne peux pas le faire en dessous deŠ » qui, en induisant une part de dramatisation, permettra au vendeur de ne pas descendre son prix. Il tentera, par là, d'accréditer l'idée qu'il aimerait bien vous le faire moins cher, mais que les circonstances, la situation du marché, ou sa femme l'en empêchent.

Cette dramatisation est ce qu'on pourrait appeler le syndrome de Stockholm de la brocanteŠ Le vendeur veut vous apparaître sympathique, mais il veut surtout votre pognonŠ Un vendeur qui vous a dit « Je ne peux pas descendre en dessus de 40 euros » se ridiculiserait en acceptant la moitié de cette somme. L'expression lui sert donc de garde-fou et verrouille d'emblée la tractation.

Classification des objets : La brocante, c'est surtout une quantité hallucinante d'objets qui, sur chaque emplacement, trouve une logique de présentation différente, et cela suivant le tempérament ou la sensibilité du vendeur, la qualité des objets, leur provenanceŠ

Par une technique de scannage sur laquelle je reviendrai, une personne habituée, peut aisément déterminer en quelques secondes non seulement le potentiel des objets présentés, mais aussi un profil psychologique du vendeur. Voir même son profil médical, lorsque des inhalateurs, des panes ou des seringues se retrouvent parmi les objets exposésŠ

Tous les habitués de la brocante vous le diront : il faut pouvoir scanner. Seule la personne envisageant le marché comme une activité occasionnelle, a le temps de s'extasier et de s'arrêter devant chaque emplacement. Celui qui le considère comme un métier, une activité récurrente voir même existentielle, lui, scanne.

Parmi mes collections non encore évoquées, citons :

- Cartes d'identité

- Médaillons-portraits des pierres tombales

- Les couples de mariés miniatures des gâteaux de mariage

- Les projecteurs de cinéma (collection clôturée)

- Les communiants et communiantes miniatures des gâteaux de communion

- Les chromos représentant des anges gardiens sauvant des enfants au bord de précipices

- Les appeaux

- Des caravanes miniatures

- Des stylos (collection clôturée)

- Les photos d'enfants posant avec Saint Nicolas

Classification des émotions : Parmi les situations horripilantes auxquelles se retrouve confronté le chineur, l'une d'entre elles dépasse toute les autres par son potentiel d'exaspération.

Je vous l'évoque par l'exemple :

Vous venez de découvrir au milieu d'un monceau de brol, un objet qui vous intéresse. Et lorsque vous en demandez le prix, la personne se met à faire pivoter sa tête de droite à gauche avec des yeux de biche aux abois et vous répond sans oser vous regarder dans les yeux :

- « Heu, c'est à mon fils. Il n'est pas là. Il a été juste chercher quelque chose dans sa voitureŠ ».

En gros, quand un vendeur doit aller pisser ou déplacer sa voiture, c'est toujours à sa mère qu'il confie son emplacement.

Se pose alors la question : est-ce que j'attends ?Š Un dilemme cornélien dans la mesure où, chaque seconde que vous attendrez confirmera l'intérêt que vous portez à l'objet en question. Si en plus, au retour du fils, sa mère feint de l'engueuler en lui disant :

- « Mais enfin Maurice, ça fait vingt minutes que Monsieur attend pour connaître le prix de la lampe » Š

Š alors vous êtes fait comme un rat. En effet, après vingt minutes d'attente dans le froid , il vous sera difficile de faire croire que cet objet ne vous intéresse qu'à moitié. Le vendeur vous aura percé à jour, et il ne vous lâchera plus. Il plissera le front et cherchera à gagner une seconde avant de répondre &endash; une seconde qui lui permettra d'augmenter mentalement de 25% le prix auquel il n'espérait même pas le vendre.

Classification des émotions : La brocante fonctionne donc sur un spectre d'émotions très large. Bien sûr l'émotion de la découverte - toujours cette idée du trésor, mais aussi la montée d'adrénaline qui accompagne la demande d'un prix.

Dans nos sociétés où les prix des biens de consommation sont affichés, bloqués, régis par la loi, le caractère aléatoire des prix pratiqués dans les brocantes est une expérience que l'on pourrait qualifier d'exotique. Ainsi, dans cette brocante, à ce moment précis, il y a toute une série d'objets absolument identiques qui se vendent dans une fourchette de prix allant de un à dix.

La demande de prix s'apparente donc à un jeu de hasard qui entraîne des sensations qu'en principe, on ne connaît que dans les Casinos. Le temps qui sépare la demande de prix, de la réponse qui lui est apportée (et que l'on peut estimer à une seconde et demie), concentre (tant de la part du vendeur que de celle de l'acheteur) toutes les variations des sentiments que produisent les rapports humains : le doute, la peur, le désir, la cupidité, le jeu, l'empathie, le pouvoir, parfois même les envies de meurtresŠ Pour les deux protagonistes, il s'agit réellement d'un coup de pokerŠ Un moment suspendu durant lequel le visage du vendeur se retrouve déformé par toutes sortes de grimaces destinées à gagner du tempsŠ Le cerveau de ce dernier étant pris dans une double logique d'estimation : celle de la valeur qu'il accorde à l'objet, et celle qu'il cherche à appliquer à l'acheteur. Ce qu'on pourrait appeler « l'évaluation de l'acheteur » sur base de sa tenue, du timbre de sa voix, de la propreté de ses onglesŠ Tout y passeŠ Il faut donc être prudent : faire une brocante en imper Burburrys et en mocassins à glands est absolument suicidaire.

Durant cette seconde et demie, le regard du vendeur circulera de façon mécanique entre l'objet et l'acheteur afin de tenter d'accorder ces deux estimations.

Précision importante : le vendeur rebaissera toujours les yeux sur l'objet au moment de donner son prix.

De son côté, l'acheteur vit cette seconde et demie comme en creux. Sa fébrilité s'apparente à celle de l'inculpé attendant la sentence du juge. Ou plutôt celle du malade, attendant le diagnostic du médecin radiologue, et cela dans la mesure où durant cette seconde et demie, l'acheteur se retrouvera littéralement déshabillé, transparent &endash; une transparence grâce à laquelle le vendeur espère précisément pouvoir déterminer la quantité de billets contenus dans le portefeuille de l'acheteur.

Petit conseil : avant de demander le prix de l'objet que vous êtes en train de manipuler, reposez le toujours au sol, comme si, finalement, il ne vous intéressait qu'à moitiéŠ C'est une évidence : reposer l'objet après en connaître le prix vous ferait passer pour un faible, un indécis ou un radinŠ

Classification des vendeurs : Parmi les vendeurs, il faut distinguer les occasionnels des habitués. Sur l'emplacement des habitués, le regard travaille tel la sauvegarde d'un fichier informatique. Il n'enregistre que les objets qui n'étaient pas là la fois précédente.

Par exemple, parmi les vendeurs habituels de cette brocante, il y a le préposé de l'entrée diamant de la RTBF, un représentant en matériel médical qui vient revendre ses armoires métalliques déclassées le double du prix qu'il a vendu les neuves. Un vendeur d'objets en plastique des années septante, charmant, à qui je demande toujours plein de prix sans me résoudre à lui acheter quoi que ce soit. Un vendeur de masques africains un peu autiste. Deux types qui jouent au Baggamon sans le moindre regard pour les personnes qui défilent devant leur emplacement. Une femme de 60 ans extrêmement maquillée qui revend systématiquement sa garde-robe et les sacs Vuitton que son mari lui a achetés la saison précédenteŠ

Présentation : Il y a bien sûr mille manières d'agencer les objets à vendre. Par exemple, lorsque les objets sont présentés sur un tissu noir, on peut être à peu près sûr qu'ils vont coûter de 30 à 40% plus cher que s'ils étaient posés à même le sol. Le tissu noir (si possible le tissu de velours noir) renvoie au fantasme du salon des antiquaires. Les objets s'y inscrivent de façon graphique. Ils y puisent comme un regain de crédibilité. Lorsqu'on passe devant un emplacement tendu de tissu noir, on baisse la voix comme si on rentrait dans une église et l'on regarde avec déférence et respect.

Classification des vendeurs : Dans ce panorama des vendeurs, il y a le vendeur désagréable. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un à priori dû à mon statut d'acheteur, mais on rencontre beaucoup plus de vendeurs désagréables que d'acheteurs désagréables. Il y a quelque chose de célinien dans la morgue qu'affichent certains vendeurs (le plus souvent des vendeurs occasionnels qui, dans une sorte d'esprit de revanche, profitent de leur situation temporaire de petits chefs d'entreprise, pour distiller leurs aigreurs ou se venger des humiliations professionnelles qu'on leur fait quotidiennement subir).

Le vendeur désagréable est non seulement très sûr de lui, mais également très sûr de la qualité de sa marchandise.

Le vendeur désagréable n'hésitera pas à hausser le ton, parce que vous aurez mis en doute l'authenticité d'un objet, ou parce que vous ne l'aurez pas remis exactement à sa place après l'avoir manipulé.

Dans une logique de solidarité boutiquière, le vendeur désagréable n'hésitera pas à prendre à témoin les vendeurs des emplacements contigus.

Et je vous épargne les propos racistes qu'il lâchera au premier client nord-africain qui cherchera à faire descendre un prix

Les caisses de bananes ChiquitaŠ Avec les coupures de cinq euros et les sacs plastique, la caisse de bananes est un des fondements de la brocante On se dit que si on n'avait pas inventé les bananes, on n'aurait sans doute jamais osé imaginer les brocantes.

Classification des émotions : Parmi les petites montées d'adrénaline, il y a l'espace «tout à un euro». Une stratégie de vente qui joue moins sur la logique de la liquidation du vendeur, que sur l'espoir de l'acheteur d'y réaliser, contre toute logique, l'affaire du siècle.

Tout comme on connaît des histoires de Stradivarius trouvés sur les poubelles, on envisage immanquablement l'hypothèse d'y dénicher un trésor: un télégramme d'Edith Piaf destiné au patron de l'Ancienne Belgique en 1953 : un euro. Une bobèche toute poussiéreuse en pâte de verre signé Gallé : un euro. La partition manuscrite d'un morceau inconnu d'Eugène Ysaye : un euroŠ.

Classification des objets : Dans la logique de scannage dont il a déjà été question, la couleur est un des facteurs de décryptage essentiel. Par exemple, les objets des années septante se reconnaissent par la gamme de leur couleur verte et orange.

Bien qu'ils soient encore peu nombreux, certains vendeurs se spécialisent dans les objets de cette époque. Dans la plupart des cas, ces vendeurs sont néerlandophones ou allemands. Seuls les Néerlandophones et les Allemands ont déjà intégré le recul qui leur permet d'y induire un second degré et donc une plus value. En Wallonie, où tout va moins vite, les objets en plastique des années septante sont dans la plupart des cas considérés comme des objets contemporains. Dans la salle d'attente des vétérinaires wallons, il y a encore des chaises en plastique orange et des portes parapluie en plastique vertŠ En Wallonie, vendre des objets des années septante consisterait pratiquement à vendre ses vieux parents.

Classification des emplacements : L'organisation et l'agencement des emplacements répondent à des grands standards. Le foutoir complet qui flatte chez l'acheteur la vocation d'archéologue que nous entretenons tous secrètement ;

l'agencement de type muséal : aéré et sélect. Il tombe plutôt à plat lorsque les objets présentés ne présentent aucune valeurŠ

L'étiquetage systématique : l'emplacement où les prix sont étiquetés sur chacun des objets est, de façon quasi systématique, tenu par une mère de famille ou par un jeune retraité. Cette présentation est généralement le fait de vendeurs occasionnels.

Classification des sensations : Parmi les expériences masochistes qui peuvent émailler la pratique de la brocante, il y a celle de l'objet tellement bon marché, qu'il vous fait soudain perdre toute envie de l'acquérir. C'est un objet sur lequel vous vous seriez jeter à vingt-cinq euros, et que vous finirez par laisser malgré ou plutôt à cause de son prix ridicule de trois euros. C'est de l'ordre du mystèreŠ Ça ne correspond à aucune logique et c'est bien sûr ce qui fait l'intérêt de l'activité qui nous occupe.

Dans le même ordre d'idée, il y a l'objet rarissime qui il y a seulement deux ou trois ans, serait devenu le clou de votre collection, mais qui arrive au moment précis où vous avez décidé de l'arrêterŠ

Ainsi, la semaine passée j'aurais pu acheter pour cinq euros une magnifique machine à coudre d'enfant en bakélite, que je n'ai pas achetée, cette collection étant non seulement clôturée, mais définitivement rangée dans mon grenierŠ Laisser l'objet fait aussi partie des jouissances.

Classification des objets : Un des standards les plus émouvants &endash; du moins un de ceux auxquels je suis le plus sensible est celui auquel j'ai donné le nom de « boîte de ma tante »Š

Il s'agit de la boîte (le plus souvent à chaussures) dans laquelle on a vidé sans trop trier, le tiroir de la commode ou du bureau de la tante qui vient de mourir et dont on a dû précipitamment libérer l'appartement.

Il s'agit d'une sorte de trésor dans lequel, quelle que soit la personne, on retrouve les mêmes fragments de vie d'une intimité troublante : une carte d'identité périmée depuis 1965, une plaque de vélo, des tickets de rationnement alimentaire datant de la guerre 40/45, une ou deux lettres d'amour, des photos d'identité non utilisées, un coupe ongles, les menus du mariage de la tante en question, ainsi que les menus des communions solennelles de ses neveux. Au moins une photo polaroïd, souvenir d'une excursion dans le Tyrol, quelques timbres Valois, quelques timbres Artis Historia, quelques timbres Soubry . Des médicaments périmés, un diplôme de cours du soir en coupe couture émanant de la section d'Etterbeek des Femmes Prévoyantes Socialistes, un autocollant aux couleurs de la Corse qu'on n'a jamais collé à l'arrière de la voitureŠ

Autant de traces dont il lui aurait été impossible de se défaire de son vivant, et qui, après sa mort, forment cette sorte de nécropole hétéroclite dont le pouvoir d'évocation est extrêmement émouvant. Comme quoi, Christian Boltanski n'a rien inventéŠ

Classification des vendeurs : Grand classique : les boys scouts qui viennent vendre les fonds de grenier de leurs parents pour payer le grand camp. En général ils font beaucoup de bruit, mais n'ont absolument rien à proposer d'intéressant.

Classification des sensations : La honte fait aussi partie des sentiments qui peuvent animer le chineur.

Exemple : un vendeur est prêt à vous vendre pour une somme dérisoire un objet que vous rechercher depuis des années et dont la valeur est pour vous, inestimable. Et malgré cette opportunité, non seulement vous vous amusez à en faire descendre le prix, mais en plus, une fois l'objet en votre possession, vous laissez éclater votre joie devant le vendeur ébahiŠ

C'est un manque absolu de charité mais, pour l'avoir expérimenté une fois, la jouissance qu'elle produit est de l'ordre quasi sexuel.

Oui, je l'avoue, J'ai en effet trouvé un jour, un exemplaire d'Albert 1ER, une biographie éditée chez Casterman et illustrée par quelques dessins d'Hergé. Le brave type en demandait 50 francs. Eh bien, je ne sais pas ce qui m'a prisŠ Alors que je lui en aurais sans doute donné 1500, je lui dis que ça m'intéressait, mais pour trente francs seulement. J'étais complètement malade. Après un moment d'hésitation, le type accepta sans trop rechignerŠ Et tout ça, avant que je lui explique, en faisant des bons sur place, la nature de l'objet qu'il venait de me vendreŠ Je le reconnais, c'est ignoble!

Classification des sensations : Je l'ai dit, les brocantes ont ceci de particulier qu'elles compriment en un espace-temps réduit, une variation de sensations et d'émotions extrêmement large. J'ai déjà évoqué le bonheur de la trouvaille, la rage d'avoir vu vous passer sous le nez un objet désiréŠ

Permettez-moi d'évoquer à présent ce qui est sans doute l'angoisse suprême (du moins pour le vendeur) : la peur qu'il se mette à pleuvoir avant la fin du marché.

La pluie qui, par ailleurs, peut devenir pour l'acheteur l'occasion d'une bonne affaireŠ En effet, en pareilles circonstances, il convient pour l'acheteur intéressé par l'un ou l'autre objet, de proposer un « prix de pluie », une expression qui sous-entend que l'averse va de toute façon détériorer l'objet en question ou que la somme sera toujours ça de pris, avant d'être forcé de tout remballer dans l'urgence.

« Un prix de pluie »Š J'ai déjà remarqué que si le froid avait peu de chance d'inciter le vendeur au rabais, la pluie quant à elle pouvait avoir un effet radicalŠ

Classification des sensations : Un des petits plaisirs du chineur est de demander le prix d'un objet qu'il a lui-même acheté il y a des années, et dont il espère secrètement que la valeur à triplé. Un plaisir qui virera au désespoir si le prix est le même qu'il y a dix ansŠ Ou pire, s'il est inférieurŠ

Classification des stratégies : Bien sûr il y a le dégoût goguenard affiché devant un objet dont par ailleurs vous rêvez. Il y a aussi la stratégie des billets tenus en mains.

Je prends l'exemple d'une cible pour fusil à fléchettes des années quarante que j'ai acheté il y a peu, et pour laquelle le vendeur demandait 25 euros. Je lui ai dit que c'était beaucoup trop cher pour moiŠ !!!! Oui détail essentiel, il ne faut jamais dire : « c'est trop cher », une remarque qui semble mettre en doute la faculté d'estimation du vendeur, qui risque donc de se braquer. Il faut toujours dire « c'est trop cher pour moi »Š Non seulement cette formule exempte le vendeur de tout jugement, mais en plus elle peut provoquer chez lui un sentiment de pitié qui, dans un certain nombre de cas, l'incitera à descendre son prix.

Donc je reprends l'exemple de ma cible vendue à 25 euros. Je fais part au vendeur du fait que c'est trop cherŠ pour moi. Et je continue ma promenade.

Au retour je joue le tout pour le tout : je sors de mon portefeuille un billet de 10 euros et un billet de 5 et je les tends au vendeur qui, pris de surprise les accepte. Le rapport visuel à l'argent est un paramètre décisif dans la mécanique de tractation. Elle ne fait que s'appuyer sur le vieil adage : « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras »Š

Il y a très peu de vendeurs qui y résistentŠ Petit détail supplémentaire : dans ce cas de figure, il faut toujours approcher les billets le plus possible du vendeurŠ

Classification des stratégies : Parmi les ruses, il y a celle dite de l'achat « en duo ». Ainsi je fais régulièrement les brocantes avec une grande fille blonde qui collectionne la vaisselle de marque Boch Frères. En cas de repérage d'une pièce intéressante, notre technique d'approche est parfaitement mise au point. Elle s'accroupit pour visualiser la pièce dont elle s'informe du prix. Et c'est à ce moment que j'interviens avec un air exaspéré, en l'engueulant sur le fait qu'elle va encore bourrer son appartement d'un tas de trucs inutiles. Dans la plupart des cas, cela permet de diminuer le prix de 30%.

Classification des sensations : Parmi les angoisses, il y a le cas de figure que je nommerai le « deux pour un » qui n'a rien à voir avec une position du Kama Sutra, mais qui peut se décliner en deux variantesŠ :

La première : Là, juste devant vous, une personne à l'air très intéressé manipule l'objet que vous cherchez depuis toujoursŠ Votre c¦ur se met à pomper. Il s'agit tout à la fois de ne pas faire part de votre intérêt, tout en trouvant une raison pour rester à proximité de ce couillon.Š La torture peut durer de longues minutes. C'est comme au jeu de dames, vous ne pouvez absolument rien faire tant que sa main est en contact avec l'objet. Dans le meilleur des cas, ça finit par une sorte de coït, si le type redépose l'objet et que vous sautez dessus pour vous en rendre acquéreurŠ

Deuxième variante : Le cas de figure exactement l'inverse. Après avoir hésité longtemps, vous venez de redéposer un objet qui peut-être aurait pu vous intéresser. Et voilà qu'à la seconde, à peine replacé, une personne s'en empare et l'achète sans même chercher à marchander avant de repartir l'air aux angesŠC'est le genre de truc qui fait mal .

Principe de cohabitation des objets ou de proximité : La présence d'un objet, induisant quasi systématiquement la présence sur le même emplacement d'un autre. Pour vous donnez un exemple un peu bateaux : un livre de Maxence Van Der Meersch et un crucifixŠ

Un disque de François Beranger + Jean FerraŠ

Classification des émotions : Puisque nous arrivons au terme de cette promenade permettez-moi d'évoquer celles qui peuvent vous envahir en fin de marché.

Elles vont de la sensation délectable d'avoir trouvé toutes sortes d'objets extraordinaires, à une forme de doute qui est lié au poids des sacs que vous portez. Ils vous semblent plus légers que d'habitude et vous font penser que vous avez sûrement dû rater, par distraction, une quantité de choses formidablesŠ qui sont là, toujours a portée de mainsŠ

Le remord fait aussi partie des sentiments qui peuvent vous envahir en fin de marché. Vous vous remettez à penser à cet objet pour lequel vous avez hésité et que, finalement, vous n'avez pas pris. Malheureusement, il se trouve à l'autre bout du marché, et vous ne vous vous souvenez absolument plus de la tête du vendeurŠ Une vraie tortureŠ

Le remord peut vous conduire à des gestes extrêmes. Ainsi, à plusieurs reprises, alors que j'étais rentré chez moi, j'ai été envahi par la rage de n'avoir pas sauté sur une occasion... Et je suis revenu chercher des objets que je n'avais pas cru bon d'acheter. Un projecteur 16 millimètres.

 

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