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Vendredi 25 novembre 2004 / 17h15 - La Bellone

Colloque : 100 ans de performance  

Performance augmentée : version bègue .

Juan d'Oultremont et Alain GeronneZ revisitent « Une histoire de la performance en 20 minutes » de Guillaume Désanges, et la complètent d'un versant belge/bègue. Le tout en joignant le geste à un minimum de paroles. Avec l'aimable participation de Jean-Philippe Convert.

Juan : Introduction : Lorsque, au printemps passé, je suis tombé sur le texte de cette "Histoire de la performance en 20 minutes" que Guillaume Désanges réalisa au Centre Pompidou en février 2004, son écriture, son humour et le choix des références sur lesquels elle s'articulait, m'ont tout simplement donné envie de la reprendre à mon compte. Bien sûr, c'est une chose qui ne se fait pas. Enfin, je veux dire, ça ne se fait pas dans le domaine de la performance ! En effet, si le théâtre, la musique ou la danse ont leur répertoire, la notion même de performance induit qu'elle ne soit réalisée le plus souvent que par son auteur, et qu'elle ne survive pas à sa création, sauf dans l'imaginaire des privilégiés qui y ont assisté.

C'est dans cet état d'esprit que je me trouvais lorsque Antoine Pickels me proposa d'intervenir dans le cadre de ce colloque, et donc plus largement dans le festival Trouble#1. Le fait que Trouble était précisément le nom de la revue dans laquelle j'avais trouvé les traces de cette performance, me conforta dans mon intuition. Je lui proposai donc d'emblée de revisiter la pièce initiale, et de l'augmenter d'un versant plus spécifiquement belge.

Entre un marcel digne de Vanessa Beecroft et la main qu'Erwin Wurm glissa il y a quelques mois dans la braguette de son galeriste, Xavier Hufkens, nous nous proposons donc, Alain GéronneZ et moi-même, une sorte de survol de la performance en Belgique. Du moins celles auxquelles nous avons assisté, voire même participé, ou plus simplement celles qui sont arrivées jusqu'à nos oreilles ! Rien d'exhaustif donc. Juste une demi-heure. Rien d'autre qu'une performance augmentée.

J'en profite pour remercier Jean Philippe Convert qui va prêter sa voix et son accent parisien à la lecture des fragments de la performance initiale et de nos additions.

Guillaume Désanges : Tenter une histoire du corps dans l'art comme une histoire du silence face au discours sur l'art. Décontextualiser la performance de son environnement historique.

Alain : En Belgique, on est dans la décontextualisation, la contre-performance. Ça s'est passé loin de chez vous. Être belge, c'est être bègue. C'est bredouiller deux langues en restant dans l'entre. C'est peut-être le sens des deux bosses du chameau : ce sont ces deux bosses qui le rendent si parlant. Jacques le chocolat, Soubry les pâtes s'en serviront dans les années cinquante (Curlet s'en apercevra quarante ans plus tard). Broodthaers commentera son « Jardin d'hiver au chameau », donc dans la langue de l'incompréhension, et l'exotique Roger Nols s'en servira à Schaerbeek pour prouver qui est le boss. Mais Broodthaers est plus finement politique. Être artiste belge, c'est choisir son handicap╔ être aveugle, être privé de liberté, être dans de beaux draps, être incompris. Par dérision, car c'est aussi être dans le mime tout le temps : faire semblant. D'être reclus, de manifester : quelle blague.

Guillaume Désanges : Simplement montrer comment l'histoire de l'art, à un moment donné, et pour certains, a engendré des gestes et non plus des objets (et surtout plus de discours). Artistes muets Montrant Désignant Signalant. Ce n'est plus le moment de parler, c'est le moment d'agir. Comme si les 4'33'' de John Cage n'avaient pas été le silence comme musique absolue. Mais plutôt : maintenant je ne copie plus. Je montre. Alors, attitude anti-conceptuelle: opposer le silence aux discours. Assez bavardé. Non plus joindre, mais répliquer le geste à la parole. Alors violence. Fin du dialogue. Body art et performance : la face bête de l'art. Analphabète et acharnée. Autiste. Les barons perchés.

Souvenir : Ce n'était pas pour aller toujours plus loin. Pas pour provoquer. C'était : jubilation de l'immédiateté. Im-médiateté, littéralement : plus de médiation.

La grande subversion c'est : pas de traces. C'est : vous arrivez trop tard. Même pas mis en scène. Le geste précaire. Instantané. C'est : plus rien à montrer. Déjà fini. La culture de la performance, c'est ce qui ne reste pas, même quand on se souvient de tout. Est-ce bien arrivé ? Même pas sûr.

Alain : Doute sur les traces. On ne connaît les performances d'avant 80 que par les photos ou les textes. La vidéo n'existe pas encore, et le dispositif du cinéma exige trop de mise en scène, de lourdeur technique : l'image et le son sont séparés, jamais synchrones. Il y a une préhistoire de la performance.

Guillaume Désanges : Ainsi observée donc, de façon purement formelle, l'histoire de la performance ou du body art n'est pas, alors, une histoire de représentation du corps mais exclusivement une histoire de gestes. À peine esquissés : déjà morts. Ce serait par exemple: Apparaître.

Premier geste : inaugural :

Apparaître.

Simplement : être là. Je ne me cache plus derrière mon ¤uvre. Donc c'est moi : droit comme un i (i: I=Je en anglais). Le menton légèrement haut. Petit sourire. Je suis là╔ Je suis bien. J'affirme une subjectivité positive. Bob Morris. I box 1962

Ou bien.

Apparaître encore > Bruce Nauman. Assez parlé. Assez glosé. Maintenant╔ je désigne. D'abord, l'espèce. Je n'ai plus que cela à faire : reprendre tout à zéro. Réapprendre les gestes fondamentaux. Voici / les limites / de mon / univers. D'artiste. Je tourne en carré dans l'atelier. Incarcération volontaire...

Juan : Mensonge : lorsque je veux me rendre intéressant, je prétends que j'étais présent au festival de cinéma expérimental de Knokke, le jour où Yoko Ono se fit enfermer dans un sac. Il faut dire que les cages ont longtemps été mon atelier. Souvenir : Juan d'Oultremont "Je n'en sors pas" Initiatief d'amis. Gent 1986.

Alain : Léo Coppers joue à cage-cache. Pour le prix d'une pièce de cuivre, moins cher qu'un parcmètre, vous pouvez vous offrir quelques minutes derrière ses barreaux. Bruges, 2002. Moi, je passe trois quarts d'heure derrière les barreaux pour une photo. Il n'y a pas d'acte gratuit. Bruxelles, 2005.

Guillaume Désanges : Mais attention. Apparaître c'est aussi, et surtout immédiatement, devenir une cible potentielle. Alors, il faudra bien bouger... sinon on nous tirera dessus. 2ème geste, donc:

Recevoir.

Le 19 septembre 1971, Chris Burden se tient debout dans une galerie de Santa Ana en Californie. Debout devan t: un fusil, une caméra et un appareil photo. On tire. La balle traverse le bras. Aïe. Radicalité de la performance. Le geste salutaire. Burden alors est immobile. Déterminé. L'issue est inévitable. Shoot, 1971. Inéluctable. C'est: je ne combats pas.

Juan : Souvenir. 1982. Danny Devos. Physique pop façon Jacno, se plaçait devant un pistolet dont la gâchette était reliée par un fil à la porte de sortie. Suspens ? Rien à voir ni à faire d'autre qu'attendre. D'autant que le premier spectateur qui aurait voulu quitter la salle aurait (en l'ouvrant) abattu l'artiste. Mettre fin à la performance en mettant fin au jour de son auteur.

Alain : La performance de Devos (Danny, pas Raymond) dont tu parles ci-avant vient de Jerry Lewis.

Juan : Souvenir. En 1984, j'ai tiré sur Cavellini. Je crois me souvenir qu'il avait détesté ça.

Guillaume Désanges : Mais le plus effrayant, ce n'est pas cela. Car Burden, c'est l'anti-suspens. On se dit juste: peut-être qu'il ne va pas le faire. Mais si. Il est cap'. Finalement, c'est : exercice de virilité. Je combats la douleur. Je suis fort. Volonté de puissance. Surhomme. On me tire dessus mais je reste vivant. Nietzschéen.

Alain : Non, Saint Sébastien!

Guillaume Désanges : Chris Burden, c'est la santé.

Alain : Buren, c'est l'homme-sandwich.

Guillaume Désanges : Et le pire c'est la maladie.

Juan : Moi-même, j'ai longtemps fait de la tuberculose une oeuvre d'art (sonnerie au mort au clairon).

Alain : Les artistes belges ont toujours l'air malade. Je me souviens de ce certificat demandé par Broodthaers à son médecin, précisant qu'il ne pouvait travailler à une exposition parce qu'il était en parfaite santé. Et je me souviens de cette performance de Claudia Radulescu et du docteur Declerck, qui m'ont délivré un certificat de mise en vélo à vie.

Guillaume Désanges : Le plus effrayant, donc, ce n'est pas Burden: c'est Vito Acconci. Le plus flippant, ce ne sont pas les balles de fusil, ce sont les balles... de tennis que l'artiste reçoit les yeux bandés, et qu'il essaie d'attraper. Ou d'éviter, Blindfolded Catching. 1970.

Juan : Histoire de renvoyer la balle...

Alain : Souvenir : Ann Veronica Janssens (...) - Mur de tennis Anvers. Ce fameux tennis belge féminin...

Juan : Souvenir : Justine Hennin. Roland Garros 2003.

Alain : ...ou Jean-Michel Saive. Table de Ping pong de Richard Venlet au Muhka. C'est le regardeur qui fait la performance.

Guillaume Désanges : Burden, C'était le peloton d'exécution ; Acconci, c'est la torture. Torture mentale et physique. Le pire de l'humiliation c'est le geste inutile. Le vrai danger est invisible. Le véritable ennemi est invisible. Les yeux bandés, Acconci est paradoxalement le plus visionnaire.

Alain : Leo Coppers et sa canne blanche ou les aveux de l'artiste un peu aveugle. Broodthaers lui écrème l'information : Ein Traum von Berlin mit Sahne. Et la page maculée du journal redevient d'une blancheur mallarméenne.

Juan : Souvenir. Ou plutôt, à la Perec : je me souviens... avoir vu une performance d'Acconci dans la galerie du Bailly. Galerie D» ? Souffrance expressionniste. Sa bouche glissait sur la vitrine comme une limace. Heureusement (meilleurs souvenirs), j'y ai aussi fait signer mes chaussures et son arrêt de mort à Andy Warhol.

Alain : à la Brainard, je me souviens... comme Acconci me faisait chier.

Guillaume Désanges : Yeux bandés. Noir absolu. Donc, il y eut une nuit. Il y eut un matin.

Alain : se souvenir : Ann Veronica Janssens. "Phosphène", une exploration micro-organique. Proposition visuelle et nomade. 1995

Guillaume Désanges : 3ème geste :

Retenir

Autre stratégie : résister. Une histoire de la performance comme une illustration des rapports de soumission aux forces extérieures.

Juan : ...Ou d'insoumission. Activisme. Trois ans après l'occupation du Palais des Beaux-Arts, le "Mass-Moving" promène dans les artères Schaerbequoises sa machine qui imprime des fleurs sur le bitume. Le projet d'autoroute contré par le théâtre de rue ! 1971. Même le New-York Times en parlera.

Alain : Merci Alain de Wasseige, Paul Gonze. Mais pourquoi finir dans un cocon ? Ce n'est plus de l'activisme, c'est de l'immobilisme. La maladie de Venise ?

Guillaume Désanges : Mais cette résistance a des limites, toujours. Celles du corps. Alors, ce corps qui retient est tendu, raidi, en combat. Et ce corps tendu, raidi, en combat, ne finira jamais par triompher. Mais sa résistance sera héroïque... ou grotesque.

Juan : Malgré Jules César, Toto et les chromos "Nos Gloires", la Belgique n'est pas un pays de héros. Plus matamore que matadore. Souvenir : Emilio Lopez Menchero 'Torero / Torpedo', performance, 2004 SMAK Gent.

Alain : la Belgique est un pays erroné. Et ses performeurs sont des erroneurs. Lopez joue à la lopette ou Menchero au macho.

Juan : Zozos, pas Zorro. Par instinct de survie, la Belgique a fait de chaque habitant un idiot que le monde finit par nous envier... Le plus souvent liégeois. Lizène, Charlier, Monsieur Delmotte, Guido'Lu, Michel Daerden. Un cirque pour chaque saison. Un cirque divers (celui d'Antaki où se produisirent Laurie Anderson, Ben, Fluxus sous toutes les coutures, et Orlan sous toutes les sutures..). Ou celui de Flagey qui, à l'initiative d'Izi Fiszman, accueillit en 1975 les numéros de Panamarenko, Beuys, Boltanski... Souvenir: "Salto arte»ª 1975.

Alain : C'est la Belgique bouffonne et potache. Souvent francophone, celle-là, mais pas toujours. Magritte performe des tableaux vivants entre amis avant de les fixer sur toile. Angel Vergara peint sous son voile de chambre claire, puis le transforme en voile de mariée. Avec résonance Duchampienne, mais sans profondeur de champ. Après ça, comment voulez-vous vous opposer aux femmes voilées ? Mais peut-être que le vrai performeur, c'est Izi Fiszman, qui est passé de White Wide Space, au voile blanc de la mariée Vergara, avec le même engagement.

Guillaume Désanges : Héroïque photographie d'un corps tendu au-dessus du vide. Celui de Dennis Oppenheim faisant le pont humain entre deux murs de briques. Déplié, tordu, formant un angle avec son corps. Immédiateté et tension du vide. Aspiré par la terre, mais résistant. Pris juste avant de tomber. De sombrer. A l'instant de la plus grand tension. Figé dans la perte et cependant : dans le combat. Penché vers l'abîme comme une grenouille. Parallel stress, 1970

Retenir encore. Version... gore. Et radicale, par... Paul McCarthy. Hot dog , 1974. Bourrage de saucisse dans la bouche. Jusqu'à la nausée.

Juan : Retenir = se souvenir. La pratique de l'art impose un devoir de mémoire. En art : se rappeler c'est survivre. Personnellement je ne me souviens pas d'avoir vu Popeye, la performance de Paul McCarthy au Cirque Divers. 1983

Alain : On peut retenir par c¤ur ou avoir de l'estomac. Se souvenir ou soutenir l'insoutenable. Digérer l'information ou gérer l'indigestion.

Guillaume Désanges : Quelque chose qui ne peut pas rentrer. Et ne peut plus sortir. Geste volontairement abject : Paul retient les saucisses avec un bandage autour de la tète. Alors, évidemment muet / de force. Odieusement muet. Est-il en train d'avaler ou de vomir ? C'est la Même chose. La saucisse est iningérable (lui : ingérable). Iningérable : même plus gerbante. Le public stupéfait est pris en otage. Si je vomis devant lui, il le fera aussi. Et s'étouffera.

Alors, suprême ironie de la situation : Mac Carthy en profite pour réconcilier détracteur et amateur de la performance trash. Comme s'exaspérait un journaliste de France Dimanche en février 1975 à propos du body art : « Ils appellent ça de l'art, et moi ça me fait vomir». Exact.

Viser

... Ou alors. Une issue. Par un 5ème geste : viser. Nouvelle posture. Mettre en joue.

Juan : Je me souviens d'une installation de Dennis Oppenheim dans notre atelier de peinture, à Saint Luc. En 1973 ? Des arcs tendus à 1m50 du sol, aux quatre coins de la pièce. Armés jusqu'aux dents. Une flèche dans chaque angle. Saint Sébastien encore. Le tout nous obligeant à circuler en rampant dans l'atelier.

Alain : contre-performance parfaite. Oppenheim fait l'installation, et nous les étudiants performions malgré nous. Je n'ai pas pris de photo des arcs tendus de peur que, si je les vise, ils ne se déclenchent aussi. Et je ne suis probablement pas seul dans le cas. Impossible d'en trouver une photo.

Guillaume Désanges : Plus de recours possible. Comme si, dès les années 1960, l'art avait passé le cap de la sommation. Epuisement de la voie diplomatique. Maintenant on tire.

Juan : Avant Jacques Charlier, Charlier jambe de bois : image fondatrice. Un unijambiste tire au canon dans les parcs et inscrit le pays dans une dynamique/dynamite décalée. Performance après performance, Gwendoline Robin se fait littéralement exploser. Souvenir : TENTATIVE n.6899. Bruxelles octobre 2005.

Guillaume Désanges : Mais à peine quelques années plus tard (déjà) Chris Burden (encore), rejoue la scène version désespérée. Imprécise. Dérisoire. Je tire en l'air sur un Boeing 747.

Juan : Souvenir : en 1969 James Lee Byars, conçoit pour la White Wide Space une pièce performance constituée d'un tissu rouge découpé en forme d'avion où les visiteurs sont invités à passer la tête dans les découpes prévues à cet effet, et à se déplacer ensemble dans l'espace de la galerie et de la ville.

Guillaume Désanges : Certes ce n'est pas dangereux. Ce serait plutôt : romantique. Mais potentiellement, c'est tout un avion qui est visé. Alors, on n'y croit pas vraiment, et pourtant... Pourquoi pas ? La subversion comme désobéissance aux interdictions parentales. « On ne vise pas, même pour s'amuser». Attentat ?

Alain : Est-il utile que vous en pâtissiez ? Un bouffon peut viser à faire rire. Noël Godin entarte la crème des troublions internationaux. C'est de l'art puisqu'on voit Noël Godin dans les vernissages : c'est là qu'il est en famille. Bucquoy, l'autre trouble-fête, prétend tirer de son char sur le Palais royal. Mais il se dégonfle, fatalement.

Guillaume Désanges : Attentat» ? On dirait plutôt: interdiction d'envol. Obligation d'atterrir. Burden ramène tout à terre. Brise les ailes des aéroplanes. Littéralement : je te descends. Allez hop ! Tout le monde à terre, à plat ventre, les mains sur la tête.

Juan : Souvenir : Tueurs du Brabant Wallon. Overijse Braine-L'Alleud en septembre 1985.

Guillaume Désanges : Puisqu'on parle de descente.

Chuter

The geste inaugural. Yves Klein, 1960: saut dans le vide. Yves se jette. En l'air. Du mur extérieur d'une maison bourgeoise de la banlieue parisienne. Mais je ne tombe pas. Je décolle. Trucage, certes. Mais résultat : je vole.

Alain : Je vole l'idée de performance, à peu de frais. Ce n'est pas la performance mais sa reproduction, truquée, qui compte. La vraie performance d'Yves Klein, c'est d'avoir reproduit des peintures monochromes avant d'en avoir peint, à l'aide de cartons de couleur découpés. Passage de l'époque de la disparition à celle de l'enregistrement, certains critiques lui délivreront un carton rouge.

Crier

Guillaume Désanges : Gueuler. Hurler. Nouveau geste... muet. Paradoxal ? Pas vraiment. Le cri n'est pas le discours.

Juan : souvenir : Dora Garcia, The messenger. Bruxelles 2002. Je délivre mon message en lituanien jusqu'à ce que je trouve une personne qui le comprenne.

Guillaume Désanges : Le cri c'est l'expression. Le bruit - pas le langage.

Alain : Cadere : il a le bâton mais ne frappe pas : pas de cri, pas de langage, le silence. Sans douleur, intériorisé. Cadéré contre la décadence de la performance en Belgique. Beau débat. Il faut des étrangers pour donner l'impulsion.

Juan : "Chuuut" sur la couverture des Bijoux de la Castafiore, Tintin ordonne le silence. Vers la musique. Souvenirs : les multiples performances de Baudouin Oosterlinck.

Guillaume Désanges : Après des siècles de discours visuel, puis textuel dans l'art, le cri est l'affirmation de l'arrêt du blabla. Déjà passer à autre chose. Ou : retourner à autre chose. Le simple cri. Seul. Primal. Retour à l'essence de l'art. Je crie, après c'est le langage... la fin de l'enfance. Donc, au milieu des murmures conceptuels, plusieurs hurlements vont se répondre en écho : Soprano Jochen Gerz. Crier jusqu'à l'épuisement, 1972. Dans un terrain vague, je crie "hallo" jusqu'à ce que ma voix déraille.

Juan : « allo ? » souvenir The Glass Wall, Dora Garcia. Tour et Taxi. 2001. Façon Moholy-Nagy, ici les ordres s'échangent par téléphone. Alain Ou le sphynx

Guillaume Désanges : Bill Viola : The Space between the teeth. 1976. Cri version bucco-dentaire organique, travelling avant sur une bouche ouverte qui hurle, la caméra rentre dans la bouche comme le dresseur met la tête dans la gueule du lion fin du cri. Cut.

Se vider

Mais encore un nouveau : se... vider

Se vider. Distribution gratuite. Deux formules de choix : généreux ou pathétique. La perte ou le don. Le don nourricier ou le pur oubli de soi (parfois difficile de bien distinguer). Mon corps source de vie ou d'emmerdes. Je te donne ou je me lâche. Dans tous les cas : tournée générale. Donc se vider tendance joyeuse. Bruce Nauman Self Portrait as a fountain. 1966-19967. L'artiste crachant de l'eau comme une fontaine humaine. Généreux, donateur, nourricier, source de vie. Silence, toujours. Impossible de parler la bouche pleine. Geste simple, à la fois distant et volontaire. Le maximum d'effet, avec le minimum d'effets. Quand artiste content, lui toujours faire ainsi ? Me rappelle plutôt la formule de Kurt Schwitters : "Tout ce qu'un artiste crache, c'est de l'art".

Puis se vider tendance... scato. Otto Mühl : Pissaction, 1968. Se vider dans la bouche d'un autre. Le don version sado-maso. Bienvenue au théâtre de la crudité. On ne se retient plus, laisser pisser. Débordement. Watersport.

Juan : Souvenir... personnel . Stalker Bruxelles 1977. Ria Pacquée nue monte sur la scène et pisse. Pas de quoi paniquer, Ria. Si ce n'est que c'est moi qui doit monter sur scène après elle.

Alain : Les Belges sont d'indécrottables "pipi-caca". Lizène. Wim Delvoye... Après tout, Manneken Pis a été coulé en bronze après sa performance fondatrice.

Guillaume Désanges : A partir de là, de fait, le robinet est ouvert. Tout peut s'écouler gaiement. On pourrait écrire l'histoire de la performance comme une synthèse de la mécanique des fluides. Quelques exemples en vrac :

Version flâneuse : Francis Alÿs déversant de la peinture d'un pot percé en marchant dans les rues de Sao Paulo, 1995. Fine ligne bleue sur trottoir gris. Traçabilité maximale.

Version finale : Mike Kelley. Manipulating Mass-produced Idealized Objects. 1990. Mission : défécation sur peluches. Subversion maximale. On s'oublie littéralement. Retour du refoulé. Ready-merde assisté. Régressif à souhait, genre Teddy Bear maculé. Toy Story option jeu de massacre. Bonne nuit les petits. Vous voulez que je vous raconte la blague de l'ours et du lapin ? - Non ça ira, merci.

Alain : non-souvenir d'un concert Mike Kelley-Laurent Baudoux à Bruxelles en 2001. Je ne suis pas retors, mais je n'aime pas les retards. La jam était annoncée à 17 heures et à 18 toujours rien. J'ai bien vu Kelley attendre, mais bien entendu pas vu Baudoux. Et je ne les ai entendus ni l'un ni l'autre. Laurent pose un lapin et Mike "tourne héro comme un ours". Quelle histoire ! Qui fut le plus contreperformant ? Moi, toujours trop tendu ? Mais arriver hors-temps, ce ne sera jamais une performance.

Guillaume Désanges : Disparaître

Dernier geste de cette histoire du corps dans l'art. L'envers du premier geste. L'envers de l'apparaître. Le non-être. Utiliser le corps pour signifier l'absence. Bref : disparaître. Pfuitt...

Juan : Souvenir : Tino Shegal. Galerie Jan Mot 2002. Dans le genre : faire l'article mais pas l'artiste, Sonia Dermience organise la visite guidée et la vente d'une exposition absente. Pas vu pas pris.

Guillaume Désanges : Alors, Disppearing 22-24 décembre 1971, Chris Burden (toujours) disparaît pendant trois jours, sans laisser de trace. Ra-di-cal. Le scandale du regard absent. Plus de regardeur, donc plus de tableau. Ce n'est même plus l'absence de trace, ni même la trace de l'absence. C'est... la trace impossible. Révolution anti-cognitive. C'est : vous n'en saurez rien. Burden avait déjà expérimenté cette voie en se cachant à l'intérieur de la galerie pendant une exposition. Circulez y a rien à voir. Mais là, c'est la dématérialisation radicale ultime. Je disparais, ciao !

Juan : Souvenir. Baudouin 1er. 1990, loi de dépénalisation de l'avortement. Ciao ! Interruption temporaire de régner. Le bâton de Cadere est remplacé par le piquet de grève. (Piano grève Grétry)

Guillaume Désanges : Comme si la performance, peut-être, n'avait tendu que vers cela. Finalement. Simplement out. Hors champ de l'art. Table rase. Dématérialisation accomplie. S'évanouir.

... Ou bien revenir. Mais alors, en s'étant débarrassé du corps. Et du geste. The end of perfomance. Dans ce cas. Retour. À la case départ. Les Suisses Fischli & Weiss mettent le feu aux poudres. Der Lauf der Dinge (Le cours des choses) 1987.

Play

20 minutes pour vous dire que l'art c'est de la dynamite. Une suite d'événements catastrophes se déclenchant mutuellement comme des dominos qui tombent. Retour à l'objet, de la sculpture, mais version Body Art sans body. Marionnettes. La renaissance du happening option machines célibataires et désirantes. Toute l'histoire de la performance rejouée par de la quincaillerie et de la mécanique. Fluxus tendance Leroy Merlin. Donc la machine est repartie et l'histoire continue... Sans nous. Toute seule.

Générique

 

 

fin