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Brel, stop ou encore?

Brel, un mythe à déboulonner ou à défendre: les points de vue s'affrontent

Comme il y a mille raisons de détester Brel, commençons par les mauvaises pour en être quitte. De façon assez primaire et iconoclaste, je dirais: parce que tout le monde l'aime. Parce qu'en principe, comme pour Venise, Proust ou les vieux chanteurs cubains, la consécration permanente et le consensus dont il est l'objet ne laisse que peu de place à l'esprit critique - à la différence près que Proust est un génie et que Venise est une ville admirable. Et puis sans doute, parce que ma nature me pousse à préférer le soufre à l'encens, l'émergent au consacré. Simple question de métabolisme. En un mot, si aimer Brel est une activité à laquelle on peut s'adonner durant son sommeil, le détester oblige à rester éveillé, vigilant, prêt à remettre en question certaines idées reçues, à se déconditionner, à prendre position.

Venons-en donc aux bonnes raisons de l'abominer... De toute évidence, Jacques Brel illustre un malentendu sur lequel se sont bâtis nos rapports à l'art, et cela depuis un peu plus d'un siècle: celui qui réduit le geste artistique à l'expression de soi. Une pratique nombriliste où la seule évocation de son monde intérieur justifierait de se prétendre créateur. Une vision romantique héritée du XIXe siècle, où les critères d'évaluation de l'oeuvre s'appuient sur la quantité de tripes vomies plutôt que sur son pouvoir lumineux de modifier notre appréhension du monde - et surtout de nous inciter à le changer. Ce serait en soi une raison suffisante de le détester. Heureusement il y en a d'autres!

Par exemple, cette imposture qui consiste à le présenter comme un poète visionnaire. Quelle blague! Ses chansons sont comme les corps décharnés d'Egon Schiele garnissant les classeurs scolaires des jeunes filles de bonne famille. Elles troublent à bon marché. Tout en prétendant donner le frisson, elles ne font que caresser dans le sens du poil. Elles séduisent même les bourgeois qu'elles prétendent railler. La preuve: ma belle-soeur vénère Brel - mais ce n'est pas un argument vu que, sans doute, vous ne connaissez pas ma belle-soeur.

Si l'oeuvre de Brel fait sens, elle fait surtout sens unique. La vache! On le sent (dans ses chansons comme dans ses interviews) tendu par un besoin égocentrique et presque enfantin de faire du Brel, des phrases de Brel (prêtes pour la citation), des grimaces de Brel (prêtes pour les émissions d'hommage). Avec pour fonds de commerce, des écorchures qui, pour respectables qu'elles soient, apparaissent comme risibles, voire même indécentes en regard des convulsions du siècle. Chez Brel, la formule fulgurante prend toujours le pas sur le fond. C'est terrible, même quand il transpire, cela fait suspect - surtout si on le compare à Jerry Lee Lewis...

Si de toute évidence, ce type est un auteur (dans le sens complet du terme), son univers vient flatter ce que nous avons de plus trouble en nous: notre machisme latent (je parle pour moi, bien sûr), nos aigreurs, nos replis sectaires, nos pulsions réacs, nos jubilations populistes... Bien sûr, on sait depuis Céline qu'on peut être un artiste fulgurant tout en charriant une haine douteuse. Mais que je sache, Céline ne s'est jamais pris pour Antonin Artaud ni pour le premier des punks... On nous bassine avec les audaces de Brel et son esprit de rébellion dont on se demande ce qui les justifie. Quoi! D'avoir chanté les Flamands? Les putes? Les curés? D'avoir vomi sur les femmes? D'avoir pris sa vacance à Knokke-le-Zoute? D'être venu saluer son public en peignoir de bain?... Mais enfin, bordel de tettes, on ne lui avait pas expliqué à Brel, que Ravachol et surtout Aristide Bruant étaient passés par là, plus d'un siècle avant lui.

Cela dit, mon avis est sans importance, d'abord parce qu'il est le produit d'une absolue mauvaise foi (comment pourrais-je détester Brel, alors que je ne l'écoute jamais?), ensuite parce que les nouvelles générations n'ont pas eu besoin de moi pour choisir leur camp. Alors qu'on voulait, par confort, leur imposer une filiation avec le Grand Jacques, elles ont naturellement opté pour Gainsbourg, Boby Lapointe, les haïkus japonais et l'essence sans plomb. Ce qui aujourd'hui se fait de meilleur en chanson, en littérature, en danse ou en cinéma, a renoué avec la nécessité de replacer nos certitudes et nos nombrils en écho avec le monde. De cultiver le doute. De tordre le cou aux lieux communs...

Donc, j'assume avec une pointe de honte: je déteste Brel! Mais qu'on se rassure, il y a plein de choses que j'aime: la choucroute, la littérature japonaise, Carla Bruni et même Arno quand il chante Brel...

© La Libre Belgique 2003