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Quand cent artistes prennent la parole

GUY DUPLAT /Mis en ligne le 18/03/2002

Pour le centième anniversaire de la Ligue des droits de l'homme, cent artistes exposent dans des lieux aussi étonnants que le Petit Château, le palais de Justice (et la Médiatine). Une expo à découvrir et à débattre

C'est une exposition hors normes qui a lieu à Bruxelles jusqu'au 26 avril. Cent artistes venus des quatre coins du monde ont investi trois lieux symboliques pour parler des droits de l'homme: le centre d'accueil pour candidats réfugiés (le Petit Château), le solennel palais de Justice et la Médiatine, ancienne conciergerie d'un château.

A l'occasion du centième anniversaire de la Ligue des droits de l'homme, les organisateurs veulent `mettre en lumière nos aspirations et nos contradictions, nos rapports sociaux mis en porte-à- faux, notre monde mis à la question´. Cent artistes parlent, expriment des choses jamais entendues, font percevoir des craquements, des plaintes, des espoirs, entrent en résonance avec des lieux de souffrance.

Autour du Petit Château, les demandeurs d'asile se promènent ou attendent on ne sait trop quoi. Sur le mur, une oeuvre d'Amaral agrandit le traditionnel panneau `vers la sortie de secours´. Mais ici, la sortie, c'est la porte du Petit Château. Est-ce un secours? Dans le canal, se reflète un `S-EAU-S´ de Vincent Strebell tout aussi symbolique, pour `le droit des eaux´, contre toutes les pollutions.

ENTHOUSIASMES

`Le ministre Demotte avait demandé à tous les centres culturels des idées pour le centenaire de la Ligue et nous avons proposé cette vaste exposition, explique Solange Wonner, directrice du centre culturel de Woluwe-Saint- Lambert et commissaire de l'expo avec Paul Gonze. Nous avons eu directement le soutien de Georges Désir, le bourgmestre, qui proposait même d'amener des artistes dans le centre fermé `127 bis´ à Zaventem! M. Pleysier, directeur du Petit Château, fut directement enthousiaste et le président de la Cour de Cassation nous a autorisés à `occuper´ le palais de Justice.´

Au-dessus de la cour du Petit Château, un groupe de personnages filiformes de Guy Vandenbulcke semble guetter le ciel. Les visiteurs entrent, un peu hésitants d'être là, comme des `voyeurs´, dans un lieu de douleurs.

En montant à l'étage désaffecté du centre où les artistes sont en résidence, on longe une énorme fresque réalisée sur place par Domingo Huaman, un demandeur d'asile péruvien, par ailleurs peintre muraliste dans la tradition de Ribeira et Orozco. `Nous avons passé une semaine au Petit Château pour installer nos oeuvres, explique Guy Vandenbulcke. C'était passionnant, on a partagé ces journées avec les résidents.´

PLUMES ET PERFUSIONS

Les travaux d'une trentaine d'artistes resteront ainsi au Petit Château pour cinq semaines. L'installation de Patrick Guaffi est faite de milliers de plumes qui tissent un parcours imaginaire. Sommes-nous tous les derniers Indiens? Est-ce la plume d'oie de l'écriture, celle qui sauve? Ou qui condamne?

Nathalie Joiris présente des arbres attaqués par les hommes à coups de couteaux ou perforés, et aidés par des perfusions humaines et des béquilles provisoires. Images de l'acharnement à survivre.

Lucile Bertrand a aligné des lits et des armoires avec chaque fois plus de cheveux déposés sur les sommiers. Elle a été fascinée par la rencontre avec les réfugiés qui transitent, gros d'une histoire à eux qu'ils ne pourront pas raconter et qui s'en iront ailleurs, éternels étrangers. Les cheveux, si anonymes mais si personnels à la fois, symbolisent ces traces.

PAS D'ARGENT!

Juan d'Oultremont présente un gigantesque lit sur lequel une poupée à son image dort mal, d'un sommeil agité. Ce sont `les draps de l'homme´, dit-il. `Les droits de l'homme ne se résument-ils pas en effet aux conditions qui lui permettent de se tenir debout? Et la position couchée n'est-elle pas viscéralement associée à ce qui les bafoue, les entrave et les nie? La position des morts, des battus, des épuisés. Celles des sans-droit.´

Au palais de Justice, d'autres artistes investissent les lieux trop immenses pour leurs oeuvres trop perdues. Un oeil étrange suit ainsi les passants du haut des escaliers. Anne Pierlot coiffe les statues de marbre de couvre-chef ou de chapeau-claque, dit-elle. On ironise sur les avocats. Partout, une saine subversion transforme ces lieux glaciaux. Non sans peine d'ailleurs. `Pour installer ces oeuvres il a parfois fallu parlementer. Un travail à partir de grandes fourches paysannes a suscité d'énormes craintes chez les policiers qui ont cerné l'oeuvre. Heureusement, on a pu les convaincre de laisser cette installation.´ Au total, avec la très belle Médiatine, une exposition généreuse mais qui laisse des questions ouvertes, selon les organisateurs eux-mêmes. La manifestation vante la société multiculturelle, mais pourquoi la ligue flamande a-t-elle refusé de s'y associer? Les ministres signent la préface, mais pourquoi n'y a-t-il pas eu d'argent pour payer les artistes? `Je voudrais au moins défrayer ceux qui ont construit des installations invendables par la suite, à concurrence de 20 000 francs par oeuvre, explique Solange Wonner, mais je n'ai pas eu l'argent. La commission des arts plastiques a refusé les crédits. Devrais-je faire une pétition ou une collecte?´ Une observatrice du monde culturel commente: `Une fois de plus, on est obligé de faire les choses sans moyens suffisants et même sans payer les artistes. C'est pourquoi si l'exposition est très louable, il était cependant impossible d'y attirer de très grands noms, dans de telles conditions.´

Les commissaires reconnaissent le paradoxe qui veut que moins d'un pour cent des Belges verront une expo sur `le droit à la culture pour tous´. `Il s'agit sans doute d'un épiphénomène de la société du spectacle qui sera commenté quelques jours et puis basculera dans l'oubli´, craignent-ils. Mais ils sont trop sévères. Une telle expo mérite largement d'être vue par tous et de susciter ensuite débats et action. Déjà l'expo même ouvre davantage des lieux habituellement trop clos.

De plus, le 26 avril aura lieu un important colloque organisé à l'UCL par l'asbl `Culture et démocratie´ dirigée par Georges Vercheval sur le thème de l'art et des droits de l'homme. Pour continuer le débat.

 

100 artistes pour les 100 ans de la Ligue des droits de l'homme, jusqu'au 26 avril, du jeudi au dimanche, de 14h à 18h.Au palais de Justice, au Petit Château, 27, boulevard du 9e de ligne, et à la Médiatine, 45 chaussée de Stockel à WSL. Mais attention, le palais de Justice ferme le week-end. Très intéressant catalogue qui explique bien la démarche des artistes. Renseignements au centre culturel de Woluwe-Saint-Lambert: 02.761.27.52. Colloque du 26 avril, rens. auprès de `Culture et démocratie´ : 02.502.12.15.