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L'art se prend-il au jeu?

CLAUDE LORENT / Libre Belgique 26/11/2002

A La Venerie à Boisfort, sept plasticiens contemporains abordent l'art sous des apparences ludiques mais leurs questions sont graves. Le jeu est l'une des choses les plus naturelles que la plupart des hommes pratiquent durant toute leur vie. Sous des formes diverses, certains allant jusqu'à jouer leur vie. L'art est moins naturel, moins pratiqué, et le contemporain moins apprécié, sauf peut-être quand il est jeu, car il paraît plus accessible et il entre dans une catégorie plus courante, plus connue.

Mais l'art est-il pour autant un jeu? Il faudrait pour cela qu'il y ait un perdant et un gagnant, des règles, un enjeu. Or l'art ne répond à rien de tout cela, et même il y échappe. C'est sa nature. Preuves en abondance en cette exposition qui pose une question mais heureusement n'y répond pas. Elle poserait d'ailleurs plutôt une autre question: la vie est-elle un jeu? La vie est-elle un rêve comme le suggère Aurore d'Utopie et son beau nom d'emprunt?

Bien entendu elles sont ludiques à souhait ces drôles de petites machines à marcher ou à regarder, à parler, de Daniel Daniel qui nous dit que le jeu `combat la mort´. Disons qu'il occupe le temps en l'attendant. Mais à quel jeu jouent-elles, sinon à nous révéler à nous-mêmes? Quant à la mort, le tout est d'y échapper comme ce soldat d'antan, blanc et statufié par Juan d'Oultremont.

Et les peluches de Charlemagne Palestine, usées, s'accrochant aux rideaux de l'enfance, capables encore de quelques cabrioles, (à) quel jeu jouent-elles en leur fausse innocence, elles qui ont été capables de mettre à terre le clone d'un autre artiste participant à cet ensemble? Serait-on dans le qui perd gagne, ou dans la magie et le merveilleux de l'enfance? À moins que ce ne soit la nostalgie, le souvenir gorgé d'affect? Mais est-ce un jeu?

On ne quittera pas les interrogations devant l'une des oeuvres qui se présente sous la forme connue d'un jeu de société. De société avez-vous dit? Et de dames! Belle société qui joue avec les dames, en fait des pions, des noirs et des blancs qui s'affrontent. Voyez le résultat, un vrai chaos, désastre, dans lequel les protagonistes jouent leur peau comme le confirme l'artiste Ramsa.

Quant aux personnages peints par Stéphane Balleux ils avancent masqués, transformés en animaux. Est-ce un carnaval ou une seconde nature? Pas reconnu, pas pris: une échappatoire.

Comment donc interpréter ce combat singulier que met en scène, sous forme ludique une fois de plus, et avec des jouets, Jean Antoine Ciglia.. Oui, l'affrontement fait partie du jeu, mais à ce stade...! Cette oeuvre des plus simples et des plus inventives est aussi l'un des plus intenses, des plus éprouvantes: jusqu'où peut-on jouer la vie?

 

L'art est un jeu? Stephan Balleux, Jean Antoine Ciglia, Daniel Daniel, Juan D'Oultremont, Aurore d'Utopie, Charlemagne Palestine, Ramsa. La Venerie, 3 place Gilson, Bruxelles. Jusqu'au 19 décembre. Du mercredi au samedi de 15 à 18h, dimanche de 11 à 14h avec apéro-rencontre.