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La conversation (du guide à l'alpiniste)

Pièce pour un acteur vivant, un acteur mort (ou sérieusement blessé) et 17 frigos.

Dans la décharge n°511 d'un dépôt du New Jersey, Milton K. et Benn Doughal viennent de réussir une première : l'ascension de nuit et sans oxygène des frigos qui s'entassent au milieu des détritus où ils vivent depuis des années. Une montagne au sommet de laquelle Benn plante le drapeau jaune et blanc (aux couleurs de leur caravane), avant de perdre l'équilibre et de s'écraser quelques mètres plus bas. De très vagues notions de traumatologie poussent Milton à se lancer dans une sorte de conversation furieuse et unilatérale, destinée à maintenir en éveil l'esprit de Benn et à l'empêcher de tomber dans le coma durant la descente vers le camp de base.

Dans l'attente des secours et du déversement des camions d'ordures de 9 heures, Milton s'épuise à trouver les mots qui tiendraient Benn éveillé, les projets de futures escalades et les raisons de se réjouir de voir ce drapeau qui, planté dans le mauvais sens, donne à leur exploit une dimension particulière.

Une conversation où il est question du sexe de Sally, de la tuberculose, des conserves de soupe Campbell', des collectionneurs de timbres philippins, des variations Goldberg jouées sur une boîte de chaussures et des alpinistes amputés, obligés de peindre des cartes de v¦ux à la bouche. Mais aussi de l'Himalaya du Garwall et de la qualité particulière de certaines ordures ménagères.

 

****

 

5h30 du matin. Une décharge d'immondices plongée dans l'obscurité, au milieu de laquelle se dresse un amoncellement de réfrigérateurs hors d'usage. Au sommet de cette montagne, on aperçoit dans la pénombre, un piolet planté à la verticale sur lequel flotte un petit drapeau jaune et blanc. L'ombre de Benn Doughal s'agite autour du drapeau, perd l'équilibre et disparaît, dans un fracas métallique, pendant qu'à la base de l'amoncellement, Milton se prépare à jeter le dernier assaut avant le sommet... Un sac sur le dos, il est revêtu d'un pseudo équipement d'alpiniste composé d'éléments hétéroclites trouvés sur la décharge : cagoule, lunettes de soudeur, lampe frontale fixée au sommet du crâne. Durant toute la pièce, les cris des mouettes alternent en fond sonore avec le sifflement du grésil et du vent d'altitude.

(Milton se désignant le nez) > En fait, les poils ne servent à rien d'autre qu'à filtrer l'air et à retenir la poussière à l'extérieur de la narine. Un scientifique roumain a calculé que sans les poils, le poids d'un type qui respire normalement augmenterait de 217 grammes chaque jour. En moins d'un an, le volume de la poussière accumulée dans ses poumons serait plus important que celui des chairsŠ C'est dingue, non ?Š

(à peine surpris par le bruit de la chute, il éclaire de sa lampe frontale, le drapeau qui flotte au sommet de la montagne de frigos)

> Benn ? Benn ! On a réussi mon vieux ! C'estŠ. On est les premiers, est-ce que tu imagines ? Š

(il entame précipitamment l'ascension des frigos tout en s'aidant de la corde qui circule le long de la paroi. Malgré l'aube qui pointe en contre-jour, l'essentiel de l'ascension se déroule à la lueur de la lampe frontale) > Jamais je n'aurais pu espérer monter si haut, enfin je veux dire socialement.

(à lui-même)

> Š Ça me rappelle les yeux de mon père le matin où il a trouvé une collection de timbres philippins dans la décharge de la zone Est. Cette fois-là, le bonheur lui a collé une grimace qu'il a gardée sur le visage au moins six jours durant.

(il arrête un instant sa progression et balaie de sa lampe frontale le sommet de la montagne, à la recherche d'un signe de vie)

> Benn ?Š Merde, ce que c'est beau !

(à lui-même)

> Moi je n'ai jamais compris comment on pouvait collectionner les timbres philippins. Mais lui, mon père, il en était fou. Il faut dire qu'on l'avait trépané. J'ai déjà remarqué que les mecs trépanés avaient une sensibilité particulière, un peu comme si, avec ce qu'on leur avait enlevé, ils voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. À vrai dire, mon père est le seul trépané que je connaisse, mais il faut bien lui reconnaître une sensibilité particulière.

(cherchant Benn)

> Mais qu'est-ce qu'il fout ? Š On y est Doughal ! On a gagné ! Tu n'as pas l'air de réaliser. Quatre années qu'on tente de se farcir ces cinquante maudits derniers mètres... Avec des dizaines d'expéditions qui en ont tenté l'ascension avant nous sans jamais y parvenir. Et sans oxygèneŠ Si tu ajoutes à l'altitude, la puanteur qui règne ici, c'est une prouesse à nous faire entrer au Mountaineering Club d'OxfordŠ

(à lui-même)

> On peut dire sans exagérer qu'avec la tuberculose et les soupes lyophilisées, les timbres philippins sont une des plaies de ce début de millénaire. (dégoûté) Avec leurs éternels papillons et leurs couleurs acidulées.

(à Benn)

> Benn ? Š Tu ne réponds pas ?

(il franchit les derniers obstacles avant le sommet. Un moment, son attention est attirée par des râles sourds. Le jour continue à se lever très lentement)

> J'ai peine à réaliser, on en parle depuis si longtemps. Tu veux savoir ce qui nous avait fait échouer jusqu'ici ? Š

(court silence. Il s'arrête un moment et reprend son souffle)

> Tu veux savoir pourquoi on n'a pas réussi plus tôt ? On attendait le dimanche pour entamer la marche d'approche, alors qu'il fallait installer le camp de base le vendredi soir, juste après le déchargement des bennesŠ On aurait réussi, il y a quatre ans si on avait compris ça.

(il atteint le sommet, soudain inquiet de ne pas y trouver Benn)

> Benn ? Š Benn ? Š Il n'a pas pu aller plus hautŠ

 

(il regarde autour de lui, fouille l'obscurité de sa lampe frontale)

> Benn, la photoŠ Faut pas redescendre comme çaŠ

(à lui-même, retrouvant un instant son calme)

> Il serait capable de se tirer sans payer sa course.

(de nouveau affolé, il se met à hurler, cherche autour de lui, ouvre avec difficulté la porte du frigo sur lequel il est perchéŠ. Grincement métallique. Les rafales de vent, le cri des mouettes et parfois le râle provenant du versant caché)

> Benn !?!

(il s'assied épuisé et retire ses lunettes)

> Mais qu'est-ce qu'il te faut de plus ? Hier matin, personne n'aurait misé un centime sur notre réussite. À présent, tu vas les voir rappliquer ! Ils vont nous offrir des fortunes pour qu'on se punaise leur nom sur nos équipements. Je te garantis que ça va être passionnant, on leur dira : « Non merci, on préfère ne pas abîmer nos affaires avec vos réclames. » Bien sûr, il faudra finir par leur dire oui, mais en attendant ils vont courir comme de jeunes poulets, piou, piou, piou, piouŠ

(se désignant le bras gauche)

> Le moindre centimètre carré de nos épidermes va devenir hors de prixŠ

Je te parie un mois de tri sélectif qu'il y en aura pour demander de nous photographier avec leurs enfants sur les genoux. Et dans ceux-là, la moitié au moins utiliseront la photo comme carte de v¦ux ! Il n'y a rien que je déteste autant que les enfants sur les cartes de v¦ux. On sent tellement que le besoin d'afficher sa progéniture prime sur le plaisir de vous souhaiter une année sans trop d'emmerde.

(un gémissement soutenu parvient aux oreilles de Milton qui se redresse, prend en main la corde le reliant à son équipier. En se tendant, celle-ci lui indique la direction du versant caché. Il se penche, aperçoit le corps de Benn gisant en contrebas.)

> Qu'est-ce que tu fous là ?

(Milton affolé, se met soudain à parler très vite, un rythme vertigineux qu'il gardera jusqu'à la fin de la pièce. On peut envisager qu'un acteur trop fragile meure réellement au terme de la représentation)

> Ne bouge pas ! Ne fais pas un geste ! MaisŠ Mais comment as-tu atterri là ? Doughal, tu es mort ? Š Ne me réponds pas. Je... Je descends, je m'occupe de toi. On a réussi, Benn ! Ce n'est sûrement rienŠ

(Benn gémit. Milton contourne le frigo supérieur, disparaît pour réapparaître après un moment, traînant le corps de Benn par les épaules. Il l'adosse au sommet de la face avant. Le jour continue à se lever très lentement)

> L'essentiel est de ne pas bouger, et surtout de garder les yeux ouverts. Il ne faut pas perdre connaissanceŠ Tu m'entends ? Fais-moi « oui » avec la tête. Non, juste avec les yeux. .. Je vais te sortir de là, c'est certain.

(désignant le drapeau jaune et blanc qui flotte au sommet)

> On a fini par y arriverŠ Si tu perds connaissance, c'est une moitié de mort qui s'installe. 50 % de déjà congelé. Il faut te battre ! Ne pas dévisser dans le coma ! Une fois sur deux, ils sont incapables de t'y arracher.

(Benn pousse un long gémissement, Milton le regarde surpris)

> Ne ris pas, avant d'être trépané mon père a failli être traumatologue. La seule façon de s'en sortir c'est de se parler. Beaucoup dérapent et finissent par s'assoupir, alors qu'une bonne conversation aurait pu les sauver. Tiens le coup mon gars, à 9 heures les camions auront atteint le dépôt...

(court silence. Milton réfléchit, se gratte le sommet de la cagoule. À lui-même)

> La vache, je n'ai déjà plus rien à lui dire !

(le vent siffle, chargé de givre. Milton se frappe le corps pour se réchauffer. À Benn)

> C'est idiot, en le trépanant (mon vieux) ils semblent lui avoir ôté toute substance. Ils ont prétendu à ma mère qu'ils avaient tout remis en place, mais on s'est bien rendu compte qu'il n'était plus le même. Il ne prononçait plus qu'un mot sur deux...

(prenant le visage de Benn dans ses mains et le secouant)

>Tu m'écoutes ? ... Et encore, le plus souvent ceux dont on n'avait rien à branler. La cicatrice descendait jusqu'aux oreilles, c'est te dire qu'ils n'ont pas tapé au hasard. Une sorte de césarienne de l'âme. Il ne pouvait plus monter sur un sac d'ordures sans vomir ses tripes et perdre l'équilibre.

(il désigne un point sur l'horizon)

> On croirait l'AnnapurnaŠ

(il s'agenouille à côté de Benn et lui prend à nouveau la tête entre les mains. Le vent souffle en rafales. Les mouettes hurlent. Le jour continue à se lever. Milton a remis ses lunettes d'altitude qui ressemblent à celles des soudeurs)

> Après l'opération, non seulement mon vieux, il ne disait plus qu'un mot sur deux, mais en plus on ne l'a plus jamais entendu utiliser d'adjectif. Tu imagines ce que c'est qu'avoir un père qui ne dit plus d'adjectif. D'après moi c'est ce qui l'a le plus diminué. C'est comme si on lui avait coupé la queue. Émasculé ! Tu as déjà essayé de séduire une femme sans prononcer d'adjectif ? Ce n'est pas possible, les femmes adorent les adjectifs. Sans leur en servir une bonne dose, tu peux te brosser, à moins de posséder un paquet gros comme ça d'actions Shell.

(il désigne le drapeau)

> Le drapeau est là qui se balance, le nôtre Benn ! On le dirait cinglé, absolument épileptique. Avec ce qu'on va se faire, on aura de quoi se placer des stores vénitiens aux fenêtres de la caravane et des réverbères de jardin en pvc. On pourra aussi s'offrir un de ces services à café garni du logo des Nations Unies. Peut-être même qu'on aura assez pour monter une nouvelle expédition : je connais un démolisseur près de Fernay dont la montagne de magnétoscopes monte une fois et demi plus haut qu'iciŠ Et pas la moindre odeur, ça sent si peu que ça en fait mal au nez.

(il reprend sa respiration, souffle sur l'extrémité de ses doigts pour les réchauffer. Parfois les mouettes poussent leurs hurlements. Parfois même le cri isolé d'une corneille. Il contemple ses mains

Adossé jusque-là au frigo supérieur, le corps de Benn s'affale sur le côté. Milton se précipite pour le redresser)

> Saloperie de discussion de merde ! Je suis en train de l'endormirŠ Tiens le coup Dough, ce serait trop bête. Je vais trouver des trucs bandants à te raconter, je suis sûr que je vais trouver... Par exemple... Heu... Tu te rappelles de Sandy, cette grande blonde avec les cheveux emmêlés qui après l'amour ressemblait à une Barbie vendue sur une brocante. Et de Tom Sarajo, tu te souviens ?Š

(à lui-même, tout en sortant de sa poche un paquet de margarine dont il se tartine les lèvres)

> Jamais eu les lèvres dans cet état. Le froid Š L'impression de m'être fait tapisser la gorge avec le Saint Suaire.

(le corps de Benn s'affaisse de nouveau et glisse lentement sur la paroi inclinée du réfrigérateur. D'un geste brusque, Milton arrête sa chute, le rétablit dans sa position initiale, enfonce un piton à hauteur de chaque bras et l'attache à la porte du frigo par les sangles du baudrier. Une pose de descente de croix sur laquelle le jour achève de se lever. Des mouettes. Des rafales de vent qui obligent parfois Milton à hurler)

> Tu sais bien, Tom, ce type roux qui a réussi l'examen d'huissier au Parlement suédois. Eh bien, avant il travaillait chaque midi dans un bar près de l'incinérateur.

(tout en parlant, Milton continue à enfoncer ses pitons)

> Le patron était un hollandais prêt à faire de l'argent avec n'importe quoiŠ Si tu sens la douleur diminuer, ne te retiens pas, hurle ! Tant que tu as mal, c'est que tout n'est pas perduŠ

(Milton tourne un moment le dos à Benn et contemple les alentours)

> Le patron de Tom, il s'est dit qu'il ne pouvait pas rater une telle occasion : un employé à lui au Parlement Suédois. Un type qui chaque année allait pouvoir serrer la main du Prix Nobel de Mathématique... Alors il a commencé à vendre tout ce que Tom avait touché, d'abord les vidanges de bière, les ouvre-bouteilles, les crayons, des babioles dans le genreŠ Madona aurait fait des ménages chez lui que ça ne se serait pas mieux vendu.

(il jette un coup d'¦il à Benn)

> Ça marchait si bien qu'il s'est mis à vendre les assiettes, les couverts ; les gens étaient obligés de bouffer avec leurs doigts, c'était infect ; d'ailleurs ils ne venaient plus pour mangerŠ Très vite ça n'a plus ressemblé à rien, il a vendu la machine à café, les chaises, même les casseroles, alors que Tom n'avait jamais mis les pieds en cuisine.

(Benn pousse un gémissement. Milton désigne un point au loin. Le vent se calme. Les mouettes. Les corneilles)

> L'éclairage du ring nord vient de s'éteindre, les secours ont dû achever le ramassage de la ceintureŠ Tu sais comme ils sont efficaces avec leurs vareuses jaunes fluos. Tu le sais, non ?Š

(il se tourne vers Benn toujours crucifié à la porte du frigo)

> Pense à la tête que fera ce porc de Bradwell, celui de la direction des encombrants, quand il sera obligé de nous serrer la mainŠ Ça devrait te tenir éveillé ! Moi, j'aurais les cinq doigts gelés que je refuserais de les faire amputer avant de l'avoir salué, cet enfoiré.

(il se prend la tête dans les mains, il se redresse, se frotte les doigts pour les réchauffer, de nouveau des rafales de vent. Il se relève les lunettes sur le front)

> Je te parle, je te parle, et je ne sais plus de quoi je te parlaisŠ Oui, de TomŠ Le bar a été ratissé. Le patron ne savait même plus comment dépenser son argentŠ Quelque part ça l'arrangeait, parce que finalement il ne tenait pas plus que ça à le dépenser. Le dernier jour, il a vendu les cendriers. Un des clients habituels est entré pour prendre une bièreŠ

(regardant Benn dans les yeux)

> Il ne faut pas perdre le fil de la conversation, c'est important.

(il hésite)

> Comme il n'y avait plus ni chaises, ni machine à café, ni cendriers, le gars est sorti en écrasant sa cigarette par terre. Tu imagines ? Si tu imagines essaie de faire oui de la têteŠ Tout a brûlé, même le Hollandais.

(regardant au loin)

> Vu d'ici, même le versant côté Chinatown semble sans difficulté majeure. Est-ce que tu as seulement réalisé ? Tous ces mangeurs de chiens, là, à portée de mains !

(a Benn)

> Bordel de merde, tu ne vas tout de même pas tomber en syncope au-dessus de cette marée de chinois !

(regardant au loin et en pointant des endroits sur l'horizon)

> Le parc Jan Pallach.... Torékanion Avenue... Le réservoir... Et la sur la gauche, le musée d'art contemporain...

(a Benn)

> Tu te demande comment je sais tout ça ? Y a pas de mystère. Cinq années durant j'ai été abonné en secondes mains au « National Geographic ». Chaque dernier jeudi du mois j'attendais la décharge de 9 heures, et il me tombait de la benne, dans les mains comme si on l'avait glissé dans ma boîte aux lettres. Je le lisais de la première à la dernière page. C'est un peu comme si j'avais été partoutŠ Et puis un jour, le type qui les flanquait aux ordures est mort, ou n'a pas renouvelé son abonnement ; j'ai eu beau retourner ses poubelles dans tous les sens, rien ! J'ai failli écrire à la famille pour savoir ce qui lui était arrivé. C'est dingue ! Que les gens accouchent sous X ou abandonnent leur chien avant de partir en vacances, je ne suis pas pour, mais on peut encore essayer de comprendre. Mais qu'un type résilie du jour au lendemain un abonnement au « National Geographic », qu'il renonce au savoir, qu'il se réveille un matin en se disant : au fond, j'en sais assez... C'est d'une indécence !

(une des sangles du baudrier ayant lâché, Benn s'affaisse à nouveau. Milton s'affaire pour le recrucifier. Les corneilles hurlent)

> Saloperie de matériel d'occase... Fais gaffe, si tu t'endors, ils seront forcés de t'amputer jusque sous les aisselles. Mon père aussi avait cru pouvoir s'assoupir ; ça n'a pas duré quarante minutes, après ils lui ont sorti le cerveau de la boîte crânienne et cureté le sens de l'équilibre... Ses jambes se sont affaissées comme les tours jumelles. Par contre, miracle, il s'est mis à parler l'allemand. Comme ça sans avoir rien appris. Il a commencé à lire Thomas Bernard dans le texte. Évidemment il ne pouvait plus lire debout. Mais assis, il savait causer schleus comme une speakerine d'Arte.

(après avoir re-fixé Benn, Milton s'assied à côté de lui, épuisé)

> C'est pourtant simple, je ne sais pasŠ Ouvre les yeux ! Dis toi qu'à cette heure-ci tu te trimballes les hémorroïdes les plus élevées du continent. Ce n'est pas rien !

(Benn pousse une longue plainte. Milton se redresse d'un coup et éclaire de sa lampe frontale la gorge de son équipier à la façon d'un oto-rhino)

> Tu as soif ? Il faut boire.

(Milton enlève la lampe, la met sur le front de Benn, et rabat à la place une cagoule trop large. Toutes sortes de préparatifs techniques. Il descend en rappel d'un niveau)

> Quatre litres par jour au-dessus de six mille mètres, ce sont les spécialistes eux-mêmes qui le recommandent, il n'y a rien qui déshydrate autant que la réussiteŠ Suffit de regarder la consommation moyenne de mousseux chez un membre du Rotary. Vingt fois supérieure à celle d'un technicien d'entretien de photocopieuse.

(à la limite du déséquilibre il parvient à ouvrir des frigos sur sa gauche. Forcé de constater qu'il est vide.)

> Chaque fois que j'en ouvre un, j'ai l'impression que je vais y retrouver mon vieux... Ah, oui, je t'ai pas dis... La vache ! Quand on a ouvert son testament, on a appris qu'il désirait se faire cryogéniser. En attendant d'avoir rassemblé l'argent pour payer la mise en bière, ma mère l'a donc mis en dépôt dans notre réfrigérateur... On a pu se taper des conserves durant plus de deux mois. Y avait même plus de place pour ranger un Danone. Quand on l'a enfin sorti, la grille du dernier étage lui est restée imprimée dans le visage. On aurait dit qu'il avait fait autant d'année de taule que Mandela.

(Il reprend son souffle et regarde au loin)

> Vise-moi les pelouses de l'université. La langueur de leurs courbes a quelque chose d'indécent... C'est comme pour Sindy. Au début, elle ne voulait pas que je la regarde prendre son bain. Alors je lui ai offert deux gros nénuphars en plastique à laisser flotter au-dessus d'elle. C'est idiot, de toute façon avec la poussière qu'elle ramenait de l'usine de retraitement, l'eau était si trouble qu'on aurait rien pu voir à travers.

(collé à la paroi, Milton atteint avec difficulté un autre réfrigérateur. Il l'ouvre. Le vent siffle. Une masse de détritus en sort : boîtes de conserve éventrées, revues déchirées, vidanges de bière, etc. Il se met à y fouiller, furieux de ne rien trouver)

> Saleté d'avalanche de merde ! À force de laisser monter n'importe qui, ils vont transformer le massif en dépôt d'immondicesŠ Y a là-dedans de quoi vomir sept ou huit fois de suite. Même dans le surgélateur d'une maison de repos, tu ne trouverais pas autant de cochonneries.

(à lui-même)

> C'est un abattoir à pourriture. Il y a quelque chose d'étonnant dans ces armoires frigos. On les ouvre avec l'espoir d'y découvrir la face cachée du monde, un filet de jument bien rouge, du beurre de cacahouète, de quoi faire une fondue savoyardeŠ Il y a toujours une seconde magique, le flottement avant que le néon s'allume et qu'on se rende compte qu'il n'y a rien de plus que ce qu'on y a laissé. Le frigo de mon père lui ressemblait si fort qu'il lui arrivait de l'ouvrir pour se raser devant.

(sortant du frigo un paquet de margarine déformé, il s'en couvre les lèvres. Le vent redouble)

> Avec un peu de chance on se fera de quoi redresser l'antenne, peut-être même assez pour se raccorder à l'eau potable. T'imaginesŠ ? Doughal, ne te laisse pas évacuer. Il faut leur prouver une fois pour toutes qu'on n'est pas à ranger dans la catégorie des coliques néphrétiques ; on va boire, prendre la photo et redescendre.

(à lui-même, furieux de ne plus trouver de quoi alimenter la conversation)

> J'en suis conscient, ce que je lui raconte manque d'humour.

(à Benn)

> Tu veux que je te raconte quelque chose de vraiment drôle ?

Ma mère était tellement nymphomane qu'elle roulait en boule les caleçons de ses amants dans l'armoire à linge à la place des sachets de lavande. C'est pas drôle ça ?

(il ouvre le tiroir surgélateur et en sort un bac à glaçons. Il ramasse quelques revues par terre et reprend son ascension vers le sommet. A Benn)

> Je crois que j'ai trouvé ce qu'il te faut !

(il réfléchit quelques secondes)

> C'est toi qui vas faire la une des journaux. C'est ta tronche qui va se retrouver sur la couverture des magazines, c'est normal, c'est ta course, c'est toi le client !Š Enfin, ce n'est pas normal, mais c'est comme ça, comme dans les numéros de pyramide humaine. Les gens regardent l'acrobate d'en haut avec son sourire de garçon coiffeur, alors que c'est le type d'en bas qui fait tout le boulot. C'est comme les enfants sur les cartes de v¦ux. Les parents exhibent en photo le produit de leurs couilles empaqueté dans des fringues du dimanche, et c'est à peine si on repère le Bonne Année...

(ayant regagné la corniche où est attaché Benn, Milton éteint la lampe qui brûlait toujours sur le front de son client, puis s'assied, nerveux, sort de son sac un petit réchaud à gaz et se met à faire fondre dans un poêlon la glace découverte dans le frigo japonais)

> Je vais te préparer de quoi tenir. Reste calmeŠ C'est une simple question de sang froidŠ Dans la grande muraille du Troll, j'ai croisé un grimpeur, peut être Norvégien, complètement hébété. Le froid et le manque d'oxygène l'avaient amené au bord de l'hallucination. Il prétendait être l'ami de Lars Von Triers et tenait une conversation animée avec ses pieds en train de geler. Il les entendait distinctement appeler au secoursŠ

Il les regardait comme des êtres doués d'humanité ; d'après lui, ils poussaient des cris atrocesŠ Mon thé va te faire du bien.

(il rit dans sa cagoule)

> « Monter ! » « Monter ! » Après l'opération, mon père n'a plus jamais repris le chemin du glacier, il restait assis à l'entrée du réservoir, se pinçant l'oreille entre le pouce et l'index, le petit doigt en l'air comme s'il allait se mettre à boire les derniers morceaux de souvenirs qu'on lui avait laissés.

(il sort de son sac à dos une grande boîte métallique dans les compartiments de laquelle sont rangés de vieux sachets de thé usagés. Il en sort un qu'il maintient suspendu par le cordon)

> Ça a beau être de la récupération, je te jure que ça va te ressusciter.

(désignant le sachet qui pend)

> Un Royal Ceylan, à peine utilisé !

(continuant à chercher dans sa boîte)

> C'est comme la vidange dans le conduit du vide-ordure, c'est une question de volonté : « si tu veux ne pas tomber, tu ne tomberas pas ! »Š Dans ce domaine, tu peux me faire confiance, ma bibliothèque c'est un peu comme l'annexe obligée de la faculté des sciences ; dix ans après sa mort à mon père, on continuait à recevoir des manuels et des revues de traumatologie qu'il fallait payer comptant. Évidemment on a protesté, mais il paraît que la médecine interne n'est pas résiliable.

(tournant dans le poêlon)

> J'ai l'impression que ça regèle aussi vite que ça fondŠ

(désignant les sachets de thé rangés dans la boîte)

> Mais si tu préfères autre chose, il y a le choix : une infusion de réglisse, deux utilisations ; camomille, sept utilisations ; encore un Royal Ceylan, mais plus ancienŠ Il y a de la fleur d'oranger, plusieurs verveines intactes et, le fin du fin, un Darjeeling, seize utilisations seulement. En principe je le garde pour les anniversaires. Et tout cela fourni par une sorte de vice-roi des Indes dont le chauffeur vient lui-même déposer chaque samedi deux grands sacs-poubelles imprimés à ses armoiries.

(sortant un autre sachet. Les mouettes)

> J'ai aussi de la soupe de courges lyophilisée, un machin bourré de calories, conçu pour tenir des mois sous abri. C'est soviétique. Ça a été testé à Baïkonour.

(Benn pousse un gémissement. Milton continue à tourner dans son poêlon)

> Hurle ! DoughalŠ tant que tu gémis, le vide-ordures reste fermé. À présent, les secours doivent avoir refranchi le canal, ils sont peut-être visibles du camp n°2Š On va prendre cette photo et descendre à leur rencontre. Ne bouge pas ! Respire calmement.

(le vent se remet à souffler avec force. Milton se frappe le corps pour se réchauffer, il verse l'eau bouillante dans un gobelet métallique, y plonge un sachet de thé et l'approche des lèvres de Benn toujours fixé à la paroi)

> Bois lentement, concentre-toi sur chaque gorgée, Une fois au camp de base, on bazardera ce matériel en fer blanc qui par ce froid vous reste soudé aux lèvres, vous arrache des lambeaux de chair à chaque gorgée. Regarde le drapeau, ou simplement l'ombre qu'on laisse sur la Chine en se tenant deboutŠ

(Milton se met debout et regarde au loin)

> Regarde l'ombre que ça fait ! Elle va plus loin que la synagogue de l'Altitude 100. Sur la pointe des pieds, elle recouvre tout le quartier des diamantaires...

(il s'accroupit et se relève plusieurs fois tout en jugeant de la trace. Le vent. Une proportion d'une corneille pour trois mouettes)

> C'est formidable, Benn ! Jamais je ne me suis senti si important. Chaque fois que je me redresse, des dizaines de milliers de juifs relèvent la tête en pensant que le temps se couvreŠ

(Milton commence à détacher les bras de Benn, qu'il étend à l'horizontale. Il doit l'enjamber à plusieurs reprises à cause de l'étroitesse de l'escarpement. Les corneilles, le vent)

> Il ne s'agit pas simplement d'en sortir vivant, il faut en sortir entier. Ils profiteront de la moindre gelure pour te dépecer ; pense à ce qu'ils ont fait de Mac Ivens, pour une phalange d'index gelée, il est obligé à présent de peindre à la bouche.

(Milton sort de son sac un appareil de photo muni d'un flash à réflecteur circulaire, qu'il dépose sur le ventre de Benn, l'ouverture dirigée vers le sommet. Il noue au poignet de celui-ci une corde dont il attache l'extrémité à sa propre ceinture)

> Si tu perds connaissance, ils t'en couperont assez pour que tu puisses ouvrir une attraction foraine. On prétend que dans certains cas, ils font même payer à la famille les balles servant à achever le blessé.

(de plus en plus nerveux, Milton change d'avis, reprend l'appareil et essaie en vain de photographier Benn)

> Ne me pose pas de questions, je fais ce que je peux, j'ai un oncle qui pendant près de vingt ans a été photographe, attaché à la police de BurnhamŠ Je n'ai pas assez de reculŠ On se tuait tellement dans ce bled qu'il était forcé de travailler en bottes en caoutchoucŠ On va s'en sortir.

(Benn gémit. Milton re dépose l'appareil photo sur le ventre de celui-ci, il ré allume la lampe frontale vérifiant qu'elle éclaire bien le sommet. Il entame l'ascension du frigo supérieur. Un bruit sourd de vide-ordures secoue la montagne, un bruit d'avalanche de verre et de métal)

> ... Mais il faut se presser, redescendre avant midi si on veut éviter les avalanchesŠ Elle sera formidable ; imprimée en grand dans le bulletin du « Mountain Travel », dans le calendrier de la voirieŠ Bien sûr on ne verra que moi, mais il sera noté dessous que la photo est de toi. Tout le monde saura que c'est toi qui as planté le drapeauŠ C'est le drapeau qui compte, n'est-ce pas ? Š Tu es d'accord ?

(Il s'arrête et tire sur la corde secouant ainsi le bras de Benn)

> Garde le poing levé !

(Arrivé au sommet Milton se redresse en équilibre instable à côté du drapeau, le vent redouble de violence, l'obligeant à crier. Son débit est de plus en plus rapide, tendu. Il se met en place pour la photo. Il prend la pose et vérifie la position du piolet. Le vent souffle)

> Cette sensation vertigineuse de contempler la pente dans ce sens-ciŠ Et si je prenais le piolet en main ?Š

(se posant un doigt sur la bouche)

> Est-ce que les crevasses des lèvres sont assez visibles ? Je leur dirai que c'est toi qui as lancé le dernier assaut, mais il faut que les crevasses soient bien visibles. C'est important Š Une part du drame me revient, tu sais que j'aurais très bien pu tomber moi-même. Grimper est une sorte d'art, les gens supporteraient mal de nous voir le pratiquer sans souffrir.

(il enlève puis remet ses lunettes, sa cagoule, cherche la pose la plus avantageuse. Le vent se calme. Vaguement les mouettes)

> Peut-être ainsiŠ Plutôt dans ce sens. (il a fait un geste d'incision juste au-dessus des yeux et regarde loin)

> On l'a découpé à hauteur des sinus. Je veux dire, mon père, on l'a découpé à hauteur des sinus ; après la lobotomie, ma mère téléphonait chaque matin à l'hôpital pour avoir des « nouvelles du front »Š Même à l'asile, il a continué à se tenir l'oreille, le petit doigt levé comme s'il allait se boire le cerveau à la tasse.

(Milton se retourne, se déhanche légèrement et remet sa cagoule. Les corneilles. Vu de dos, il ressemble au tableau de G.D.Friedrich)

> Š Tu n'as plus qu'à presser le déclencheurŠ Il sera marqué dessous : « Photo Benn Doughal », en grosses lettres. Il nous la faut, Benn ! Tiens le coup, mobilise ce qui te reste de jus, récite de mémoire les noms de ceux du dépôt que la cirrhose du foie a emportés. Il faut que le drapeau soit bien au centre et l'ombre sur le Garwal bien nette, et mes lèvres pleines de souffrancesŠ

(Milton s'arrête soudain et s'accroupit le drapeau entre ses mains)

> Benn ? Il a quelque chose qui ne va pas. C'estŠ merde ! Ce ne sont pas les couleurs de la roulotte ! Ce sont les couleurs de la roulotte, mais elles ne sont pas dans le bon sens. C'est le dessus qui est jaune et non l'inverse !

(il tombe à genoux, arrache sa cagoule et furieux, essaie de défaire les n¦uds du drapeau pour le remettre dans le bon sens. Le vent et le grésil. Désespéré)

> Doughal, tu es le cadavre le plus con qu'ait jamais mis à jour un dépôt d'immondices.

(Benn pousse un long gémissement. Milton s'acharne sur les n¦uds)

> Dors, Dough ! Dors ! Tu es perdu pour la montagneŠ Inverser les couleurs de la roulotte, espèce de débris de con.

(Benn gémit à nouveau. Trépignant de rage, Milton se réchauffe les doigts avec la bouche)

> Arrête de te plaindre.

(les mouettes. Il se bat contre les n¦uds qui ne veulent pas céder)

> Je devrais t'achever, te laisser crever là, mais ce serait trop simple, il faudrait si peu. Tu partirais sans même t'en rendre compte, et en économisant le prix de la courseŠ Saloper ainsi nos couleurs. Tu veux peut-être que je repeigne la roulotte dans l'autre sens pour réparer tes conneries ?Š On était si près de réussir, la ville était là, toute petite,

(désignant un autre endroit)

> Le Pamir et puis le Lichtenstein. On allait enfin respirer normalementŠ Et ces n¦uds de merde qui ne veulent pas se défaire.

(hurlant)

> Rassure-toi, je vais te tirer de là. Tu me le payeras, je te le jure ! Ne fais pas semblant de dormir, je m'arrangerai pour qu'ils te tronçonnent, le curetage intégral, qu'il ne reste plus que des oreilles pour entendre la façon dont ils vont se tordre quand ils sauront que tu as planté le drapeau dans le mauvais sens.

(il se calme soudain, à bout de souffle)

> Ces couleurs me disent pourtant quelque choseŠ

(ni vent, ni mouette, ni corneille. Milton, à genoux, contemplant le drapeau entre ses doigts)

> Je suis presque certain de les connaîtreŠ

(Benn gémit. Milton essaie toujours de défaire les n¦uds du drapeau)

> Si je ne parviens pas à mettre ce drapeau dans le bon sens, je t'ajoute à ma liste spéciale des gens vraiment méprisables. Quatre années pour pas un clou, pas même deux lignes dans « L'Avis Des Andes ». Un sommet non-homologué ! Je me laisse jusqu'à vendredi pour te contaminer, te refiler le mal de Lou Gehrig, plus virulent que le bacille de Koch ; on s'effrite, on se désagrège, tu seras bon pour te faire transporter en sucrier !

(Milton tombe soudain en extase, le drapeau entre les mains)

> Benn ?Š Benn ?!?Š Le jaune et le blanc, dans ce sensŠ ?!?

(il se prend la tête dans les mains et réfléchit)

> Ça n'a rien à voir avec le mal d'altitude ou le manque d'oxygène, je suis sûr de les avoir déjà vues placées dans cet ordre. C'est des couleurs terriblement efficaces. J'ai lu dans une revue polonaise que le jaune était la couleur qui sauvait les tableaux, et puis le blanc, surtout le blanc par-dessusŠ Je suis certain d'avoir vu flotter ce drapeau au sommet d'uneŠ

(il hésite un moment puis hurle)

> La nonciature apostolique !

(Milton se redresse soudain, tel un ressort. Il reprend précipitamment la pose sur la photo, tenant d'une main le drapeau bien en évidence, secouant de l'autre le bras de Benn contre l'appareil photo toujours posé sur son ventre)

> Prends la photo, Dough ! Nom de Dieu magne-toi ! C'est la chance de notre vie. Une trouvaille comme celle-là vaut de l'or ! Benn ? Tu es le type le plus formidable que ce putain de dépôt ait jamais nourri ! On dira qu'on l'a fait exprès. Benn ? Le drapeauŠ Dans ce sensŠ C'est celui du Vatican !

(il continue à secouer nerveusement le bras de Benn)

> On travaille pour les Etats Pontificaux, est-ce que tu piges ? C'est une première, une idée à casser la baraque. Achève le film, prend toutes les photos que tu peux ; tu as ma parole, je dirai que c'est ton idée.

(court silence)

> « Pour le Vatican », est-ce que tu te rends compte ? Et sans oxygène. On leur dira que c'est la foi qui nous a portés jusqu'ici, une foi à déménager des réfrigérateurs. Notre photo en première page de l'Osservatore Romano, avec une longue interview. Ce n'est plus une simple ascension, c'est une croisade, une véritable quête mystique ! Ils s'attendent à tout sauf à ça.

(Il réussit enfin à amener la main de Benn jusqu'au déclencheur. Deux éclairs de flash successifs. Le vent. Milton change plusieurs fois de pose)

> Vas-y Doughal ! Continue !

(un nouvel éclair)

> C'est un scoop ! Mieux : le Graal, les éclairs de la transfiguration, l'assaut du Mont Sinaï.

(nouvel éclair de flash)

> Ce n'est pas le moment de flancher, garde les yeux bien ouverts. Je vais redescendre. On va redescendre tous les deux. Les sherpas ont dû comprendre, ils ont donné l'alerte, l'équipe cynophile doit avoir atteint le camp de base. Elle a au moins dépassé l'incinérateur. Et puis je suis sûr que tu n'as rien, tu gémis à peine.

(nouvel éclair qui ne provient plus cette fois du flash, accompagné d'un nouveau grondement d'avalanche &endash; le bruit sourd du vide poubelle. Milton inquiet lâche le drapeau et s'apprête à redescendre précipitamment)

> C'est très spécial ce qu'on est en train de réussir, réellement neufŠ Sans doute l'idée la plus formidable depuis l'invention de la machine à glaçons.

(il s'arrête un instant, reprend sa respiration, se penche en arrière, le corps à moitié dans le vide. Le grésil fouette la paroi. Les corneilles)

> Ça va les rendre fous de curiosité ! Les exigences de l'altitude restent un grand mystère pour eux, il y a dans leur façon d'être comme de la jalousie, l'envie de savoir. Ils ne prétendent pas monter eux-mêmes, et pourtantŠ ils voudraient comprendre, ça les excite.

(un nouveau grondement se fait entendre. Milton, tapant sur la paroi du frigo auquel il est arrimé)

> Vise-moi cette plaque avant et la façon qu'elle a de se décrocher. Ce serait vraiment trop con de mourir pour un émail de mauvaise qualité.

(à Benn, se remettant à descendre)

> Respire profondément. Imagine la confusion dans laquelle ton idée va les plonger. C'est simple, on risque la béatification. Une seule photo de nous prise à l'audience papale du mercredi, et tu verras si les services d'hygiène insisteront encore pour nous voir. On leur fera sortir le savon par l'anusŠ À présent on ne se fera plus que des pics d'une très grande rigueur morale

(une nouvelle avalanche secoue l'amoncellement des tôles &endash; le bruit du vide-ordures. Milton accélère ses préparatifs, il se replace à nouveau la lampe sur le front, glisse ses mains sous le bras de Benn et commence à le déplacer)

> Foutu, tu pèses encore des tonnes, alors que la réussite devrait au contraire te rendre léger. Tu me compliques la man¦uvre, mon vieux ! Tu te raidis déjà comme un macchabée... Parfois je me demande si cette histoire de mort n'est pas un moyen pour nous faire tenir calme. C'est peu courant dans notre discipline et pourtant, juré, je n'ai jamais vu de cadavre. Tout le temps que mon père est resté en vrac dans notre surgélateur, ma mère avait dévissé la lampe. Elle prétendait que c'était pour qu'on ne soit pas traumatisé, mais je la soupçonne surtout d'avoir eut la trouille que la lumière ne le réveille, ce qui l'aurait obligée à se le taper dix années de plus.

(de plus en plus nerveux)

> On est en train de jouer notre titre « d'éboueurs apostoliques », tu sembles l'oublier...

(Milton se fige sur place, le corps de Benn lui échappe des mains. Les corneilles. Les mouettes)

> Doughal ?!?Š Tu me promets au moins que tu es baptisé ?

(il s'accroupit et se met à secouer le blessé)

> Tu es baptisé, hein ?Š Benn, je te pose une question. N'est-ce pas que tu es baptisé ? Tu l'es, bien sûrŠ Fais-moi au moins « oui » de la tête !

(hurlant + les mouettes)

> Mais d'où te viens ce perpétuel goût de schisme, ce besoin de saloper ce qu'on est en train de réussir. Mais Nom de Dieu, ce n'est pas à cette altitude qu'on pense à se mettre en règle avec la conscience. Tu n'avais pas le droit, l'idée était trop belle, elle aurait pris tout le monde de courtŠ

(les mouettes. À Benn tout en le secouant. Les mouettes)

> Mais enfin, personne ne te demandait d'avoir la foi ! On en aurait parlé comme on le fait de l'invention du Solex ; tu vois, avec une sorte de respect, d'évidence. Je souhaite vraiment que ta putain de mère meure dans des souffrances atroces ! Depuis quand est-ce qu'on laisse traîner les enfants sans la protection des sacrements ?

(se calmant soudain)

> Eh, Dough ! Ça fait un bout de temps que tu n'as plus gémiŠ Personne ne te demande d'être héroïque, hein...

(Milton inquiet, relève le torse de Benn et lui presse la tête contre lui)

> Après tout, on s'en fout que tu ne sois pas baptisé, c'est sans importance. On demandera une dérogation, on ira à Las Vegas pour te mettre en règle. Ce n'est rien, je t'assure, on mettra Bix sur la filière des faux certificats.

(Milton se relève, reprend Benn sous les bras et descend avec d'énormes difficultés. Le vent siffle. Chacun de ses gestes doit être assuré par des pitons, ou des ancres à neige)

> Si tu veux, on pourra mettre la caravane ailleurs, n'importe où. Il a fallu quatre papes et cinq architectes pour construire le Vatican... Tu vois immédiatement les avantages du préfabriquéŠ On se fera tatouer sur le corps des marques des images pieuses avec les psaumes qui vont avec.

(se désignant le ventre)

> On fera varier les prix des emplacements suivant l'intimité. Les filles qui nous pomperont en auront pour des heures de lecture.

(il lève Benn à bout de bras et le regarde dans les yeux)

> Comment expliques-tu qu'une fois tatoués, les juifs d'ici n'aient plus leur place au cimetière israélite ? C'est idiot. C'est révoltant. C'est ... Dough, tu es en train de perdre connaissance, je le sens, ne dis pas le contraire. Je ne sais pas... Regarde les mouettes. Celles du dépotoir sont si lourdes d'ordures qu'il leur faut maintenant des kilomètres pour décoller. Et pourtant tu as remarqué comme elles restent blanches, impeccables ? Merde, tu ne m'écoutes pas ! Tu ne fais plus aucun effort ! Tu voudrais peut &endash;être queŠ

(dans son excitation, Milton fait un faux mouvement, il perd l'équilibre, glisse en hurlant le long de la paroi et disparaît dans une crevasse entre les frigos. Les mouettes se taisent le temps de la chute)

> Connaaaaard !

(un moment de flottement, ensuite le bruit de la chute au fond de la crevasse &endash; métal, verre, etc. Silence interminable. Le f¦hn souffle et remonte le long de la paroi. Plus rien ne bouge. Les corneilles. Le silence et puis la voix lointaine et caverneuse de Milton s'échappant de la brèche du frigo. Des mots d'abord mal assurés)

> Benn ! Bonne nouvelle, ton guide est vivant ! J'ai beau me palper, apparemment je suis en un seul morceau.

(court silence)

> Désolé de m'occuper un instant de ma carcasse, mais je déteste l'idée de me retrouver disséminé. Le jour où j'ai vu devant moi, là, sur la table, cette côte qu'ils m'avaient sciée pour m'installer mon pneumothorax, je n'ai pu m'empêcher de lui dire : « Bonjour Monsieur ! ». J'ai cru à un dédoublement de personnalité... Benn?

(court silence. Sa voix monte d'entre les frigos)

> Où en étions-nous ? Ah oui, le Vatican... Je reste convaincu que ton idée est ce qui pouvait nous arriver de mieux.

(prenant soudain des inflexions de voix de guides touristiques)

> « La coupole de Michel-Ange cache une colline dont le sommet à l'arrière de la basilique, culmine à 77,5 mètres de hauteur, depuis la place qui est à 19 mètres au-dessus du niveau de la mer. »

(reprenant sa voix normale)

> Ils ont sûrement besoin de guides là-basŠ

Je suis incapable de te dire ce qui a adouci la chute, il faudrait pour ça que je puisse atteindre ma lampe Š la revisser.

(sans doute occupé à réparer sa lampe frontale, Milton parle d'un ton distrait)

> Ne crois pas que je baisse les bras ou que je t'abandonne,... L'ampoule a résisté, il doit y avoir un faux contactŠ

(court silence. Sur l'escarpement où Milton l'a abandonné, le corps de Benn se met à dériver imperceptiblement vers la gauche, suivant ainsi l'inclinaison du frigo où il est étendu)

> Je vais te dire un truc Benn, on raconte beaucoup de conneries sur tout et n'importe quoi. Ainsi on prétend toujours que lorsqu'on nourrit une baleine, il faut toujours bien poser le sucre dans le creux de la main, et ne pas le tenir du bout des doigts... Excuse-moi, mais tu connais quelqu'un dans ton entourage qui s'est fait mordre alors qu'il donnait un sucre à une baleine ?

(à lui-même)

> Ce doit être un court-circuit.

(à Benn)

> Un jour, mon père a trouvé dans les sacs jaunes, un lot de 215 lettres d'amour. Elles étaient pleines de douleur, d'appels au secours, de sévices sexuelsŠ J'ai rarement vu autant de souffrance au centimètre carré. Certaines n'avaient même pas été ouvertesŠ Je préfère ne pas imaginer le soulagement imbécile qu'a dû éprouver le mec qui les a balancées dans le conteneur. Tu vas me dire : s'il y en a pour bazarder leur collection de National Géographic, pourquoi pas leurs lettres d'amourŠ Tu imagines ce que ça représente de cris, d'odeurs et de bruits de ventre ? Le tout dévalant dans le conduit par paquets de vingt. Et tu crois qu'il les a gardées, mon père ? Tu crois qu'il les a gardées ?... Eh bien oui... du moins un moment. Par la suite, il les a utilisées comme papier à cigarette, et fumées les unes après les autres. À raison de 8 cigarettes par feuillet, tu imagines le temps que ça a duré. Trois ans pour en être quitte. Et comme au fond de lui, il sentait bien qu'il y avait quelque chose d'ordurier à les faire partir en cendres, il les a toutes apprises par c¦ur avant de les fumer. Je te le dis : mon père, avec sa connerie de collection de timbres Philippin a appris par c¦ur 215 lettres d'amour, à la virgule près. Avec les soupirs et les passages à la ligne...

(à lui-même)

> Cette saloperie ne veut plus s'allumer... Ce n'est peut-être qu'un simple problème d'humidité.

(à Benn)

> Un jour, alors qu'il n'en restait plus que trois ou quatre, un bouquiniste de Stuttgart est venu boire un verre à la maison. On l'a vu tomber blême le nez dans le cendrier. D'abord on a cru qu'il avait été victime d'une rupture d'anévrisme. Et puis il s'est relevé en tenant un des mégots entre ses doigts. Il était blanc comme l'émail d'un Bauknecht sortant de l'usine. (court silence) La vache, je te dis pas notre tronche quand les graphologues de l'université ont conclu qu'il s'agissait de lettres écrites par Walt Disney à Mickey Rooney. Un truc explosif qui nous aurait permis, sans en vendre plus d'une quinzaine, de nous installer à Davos. Quand ça s'est su que mon père les connaissait toutes par c¦ur, les TV du monde entier ont commencé à faire la file devant les grilles du dépôt. Ils voulaient tous l'interviewer. Deux jours avant l'enregistrement que devait en faire la BBC, il a dû être trépané. Toute l'histoire d'amour entre Disney et Mickey Rooney a été évacuée avec le sang, les cheveux et les viscères, dans l'incinérateur de l'hôpital municipal. Après on a bien tenté de l'aider à se souvenir, mais putain, mon vieux, il ne se rappelait même plus qui était Mickey Mouse. Évidemment, pour cette somme-là, il aurait pu inventer, mais il était trop honnête pour faire un truc pareil.

(à lui-même)

> En inversant les fils, oui, ça doit marcher. Aaaah !ŠŠŠŠŠŠ..

(à Benn, après un silence interminable. Une seule mouette. Il y a dans la voix de Milton comme de l'inquiétude)

> Dough ?Š

(long silence)

> Benn ?Š Cette expédition de prothésistes dentaires quiŠ

(Milton a peine à trouver ses mots)

>Š Qui a disparu il y a deux ans, tu te rappelles ? On n'a plus jamais entendu parler d'eux. Ils avaient installé leur camp de base juste devant la roulotte ; leur matériel est resté là pendant des mois, tout pourri. On a juste pu récupérer un lot de molaires. Tu te souviens ? Combien pouvaient-ils bien être, une dizaine en comptant les sherpas ? Neuf ?

(court silence. Le murmure de Milton en train de compter. Le vent, et le corps de Benn glissant sur la gauche de façon imperceptible)

> Benn, je voulais te direŠ ça fait un moment que ma lampe s'est rallumée. Comment t'expliquer ?

 

(court silence. Milton criant)

> Benn ! Les neuf dentistes sont ici, assis par terre, en cercle, dans un état de conservation impeccable. Merde, Dough ! On dirait une réunion Tupperware... Mais pourquoi diable ces cons n'ont-ils rien tenté pour se sortir de là ? Ils sont là je te dis, en train de se regarder, comme s'ils venaient à peine de s'asseoir... Je n'ai qu'à tendre le bras pour les toucher. Bien sûr leur triomphe aurait été sans rapport avec ce que sera le nôtre, mais ce n'était pas une raison pour se laisser crever sur place. (Milton, après un moment)

> Heureusement, mon paquet de margarine n'a pas souffert de la chuteŠ La brèche monte de façon assez raide, mais je vais réussir. Que peut-il y avoir de fatal dans cette saloperie d'entonnoir, il suffit de tailler des marches.

(le son du piolet frappant le métal au fond du gouffre)

> « Breveté de la cité vaticane » : est-ce que tu as seulement songé au nombre de touristes qui passent chaque année entre les colonnades du Bernin et l'Autel des Mensonges ? Des âmes qui ne demandent qu'à grimper, mais à qui il faut montrer la voie. Dough ?Š

(à Benn. Le son du piolet. Les mouettes repassent inlassablement)

> Dough, tu m'écoutes ? Tu connais, toi, ce Lazlo Toth ? Cet alpiniste austro-hongrois qui aurait sauvagement mutilé la « Pietà » de Michel-Ange à coup de piolet ? Il faut que notre victoire nous mette à l'abri de pareille accusation ; ces deux couleurs sont si simples que certains prétendront sûrement y avoir déjà penséŠ Ils supporteront mal de nous voir réussir dans un domaine qu'ils se croyaient réservé, celui de l'intelligence, de l'élévation d'esprit.

(coups de piolet, puis fracas de verre et de métal qui laisse à penser que Milton vient de s'écraser à nouveau au fond du gouffre. Le corps de Benn dérive lentement)

> Connerie de connerie, du matériel tout juste bon à envoyer à la casse. Il faut que j'essaie par une autre voie, que je me tire au plus vite de ce caveau de famille. La façon dont ils me regardent, je te jureŠ

(le vent se remet à souffler, furieux. Le corps de Benn dérive, ses pieds ayant à présent atteint le bord inférieur du frigo sur lequel il est étendu. Milton enthousiaste)

> Je vais remonter ! Je remonte déjàŠ Si j'échappe à l'éboulement des séracs, je pourrais facilement atteindre la base de la fissure par l'autre versant. En attendant mon gars, serre les dents, ne te laisse pas impressionner, réfléchis dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Et surtout protège tes pieds. Tu comprends, ils peuvent te tronçonner les bras au ras des épaules sans te faire perdre un centimètre, mais les pieds c'est autre chose. Rien ne les intéresse autant que de te diminuer. Au premier orteil amputé, ils auront commencé à gagner.

(à Benn dont les pieds pendent à présent dans le vide)

> Il n'y a pas que quoi en faire un drame, les poux eux-mêmes supportent mal les basses températures. Il paraît qu'il faut moins d'une heure pour qu'ils évacuent les cheveux du cadavre en train de refroidir. (la voix de Milton semble avoir progressivement changé de direction. Elle provient à présent de la droite, plus claire et sans écho. Le vent s'apaise, les corneilles sont là, toutes proches. Des coups ébranlent un frigo vertical dont la porte semble d'abord résister. Les mouettes.)

(à Benn, dont le corps est sur le point de basculer dans le vide, Milton surexcité)

> Un filet d'air. Bordel de Dough, je crois que j'ai trouvé la sortie. T'imagines le bonheur que ce doit être pour la tranche d'ananas del Monte de voir soudain s'ouvrir le couvercle de la boîte ? D'apercevoir enfin le jour. De pouvoir reprendre sa respiration après une telle apnée. Tu es là Benn ?Š Je le sais ! Je le sens ! Il ne faut plus perdre une minuteŠ

(Passant sa tête dans la faille, Milton constate soudain que le corps de Benn n'est plus où il l'a laissé. Un froid difficilement supportable. Le vent. Les mouettes. Les corneilles. L'apercevant soudain en contrebas, Milton se dégage et rattrape Benn à l'instant même où il allait basculer dans le vide. Milton enthousiaste, désignant l'endroit où il l'avait laissé)

> Benn, tu as bougé ?!? Tu vis ?!! Tout ce chemin ! J'aurais donc dit exactement les mots qu'il fallait ?

(secouant le corps de Benn)

> En principe, je n'avais aucune chance de te tenir éveillé si longtemps.

(tapant du pied dans les frigos)

> C'est notre montagne Sainte Victoire, de quoi nous faire entrer en plus dans le dictionnaire médical.

(Un grondement d'avalanche, verres, métal. Des rafales, Milton qui parle de plus en plus vite et ré-entame la descente, le corps de Benn contre lui)

> À plusieurs reprises, j'ai emmené en course un muet de naissance. Avec lui, la montagne était incomparable. Les silences qu'on a pu s'offrir. On a ouvert ensemble la voie nord des déchets toxiques près de Bismarck, Dakota. Il s'y est fracturé le crâne en descendant. On a jamais retrouvé sa boîte noire. Impossible de savoir ce à quoi il pensait en dévissant Š Moi-même j'ai longtemps hésité à devenir muet, mais finalement j'ai choisi la décharge, l'appel du sommet.

(il regarde le drapeau qui flotte au-dessus de lui. Il parle très vite)

> Il faudra repeindre la roulotte dans les bonnes couleurs. On pourrait en faire décorer le plafond par Angel ou bien par Stanley Houck ?

(il prend la pose de celui qui au dernier moment va rattraper un équipier en difficulté)

> Tu imagines, nos deux corps en rappel, les mains tendues, les doigts attaqués par l'onglée, juste au moment où elles vont se rejoindreŠ

(il se redresse brusquement)

> ŠEt où finalement je me relève dégoûté par cette façon que tu as de toujours appeler au secours.

(court silence, avec mouettes)

> Une chute horrible, d'accordŠ Mais qui pourrait faire un plafond formidable.

(un grondement d'avalanche tout proche. Milton s'assied, la tête de Benn posée sur ses genoux)

> En fait mon père était guide, mais il aurait pu lui aussi devenir opiomaneŠ Il habitait à deux pâtés de maisons de celle d'un certain Aaron Klopstein, un poète surtout connu pour s'être suicidé avec une sarbacane amazonienne. (Il se contorsionne). Tu imagines l'envie de mourir qu'il faut avoir pour réussir à se souffler une flèche dans le c¦ur ?

(après avoir cherché un instant, Milton sort de sa poche un mouchoir qu'il déplie sur le ventre de Benn)

> J'ai ramené le doigt d'un des prothésistes, l'index d'un grand blond dont la cagoule était retombée devant les yeux. Sans une preuve de ce genre, ils ne nous croiraient pasŠ Il ne m'a pas opposé la moindre résistance : clac ! Pas même frémi, le mec. Comme s'il me l'avait confié en attendant des jours meilleurs.

(il prend l'index et le montre à Benn)

> C'est étrange, à le voir ainsi il paraît plus grand que nature, presque indépendant. On le regarde et on se dit : « D'accord, il lui manque quelque chose, mais l'essentiel est là. » Cent fois, il a dû désigner le sommet, et finalement c'est nous qui l'avons atteint les premiers.

(il continue à manipuler l'index)

> Il ne faut pas qu'il dégèle... Après son opération à mon vieux, je n'ai plus pu manipuler un couteau de cuisine sans vomir. Je regardais la vendeuse de chez Balduci récupérer les tranches de jambon de Parme sous la lame de la machine, j'avais l'impression qu'un son aigu me débitait. Toute l'histoire de ce dentiste blond est dans son doigt. Il était le seul qui ne pouvait me voir en train de le mutiler, sa cagoule lui retombait jusque sur la bouche.

(désignant l'index, en cherchant des réactions sur le visage de Benn)

> Et encore, à la différence du morceau que j'ai laissé en bas, son histoire à lui continue. Les assurances vont se l'arracher. Une épouse va devoir identifier un mari, des enfants vont comme retrouver leur père. Ils vont sans doute le mettre dans un bocal sur la cheminée de la cuisine et s'y attacher non pas comme à un mari ou a un père, mais comme à un poisson rouge...

(court silence)

> Tu me laisses dire ?

(mouettes de grand nombre. Milton furieux secoue le corps de Benn Doughal)

> Tu m'écoutes sans frémir, débiter des histoires entièrement immondes, que j'aurais été même incapable d'imaginer si tu n'étais pas là, avec ton regard bovin, à t'accrocher à la moindre parole.

(lui remettant le doigt devant les yeux)

> C'est un index, Benn ! Un index ! Un doigt d'homme ! Š D'homme blanc ! On ne rit pas de ces choses-là !

(retrouvant soudain son calme)

> Je m'énerve pour rien, je suis désolé.

(réembalant le doigt dans le mouchoir, avant de le remettre dans sa poche. Le vent. )

> C'est qu'ils ne vont pas nous faire de cadeau. Le service des brevets va passer notre escalade au crible. Ils vont nous la faire raconter vingt fois de suite en espérant relever des anomalies entre les versions.

(Milton s'arrête un moment et contemple le sommet)

> Bix lui aussi avait réussi une très belle escalade dans le Kishtar, mais les sherpas de l'expédition avaient oublié le drapeau. Au sommet, ils ont bien tracé un grand cercle en urinant pour marquer le territoire, mais leur ascension n'a jamais été homologuée.

(un grondement d'avalanche. Milton courbe le dos, puis relève la tête)

> On a intérêt à atteindre l'arête en déclive sous le camp n°3, si on ne tient pas à se faire tapisser les bronches par la prochaine avalancheŠ Je ne sais encore rien de ce que j'aurai à te dire sous la ligne de l'Etiquette, mais sois tranquille, je continuerai à te tenir en haleine, ce n'est pas maintenant que je vais me taire.

Autant je peux comprendre qu'on exige le vouvoiement jusqu'au palier des 4000 mètres dans le sens de la montée, après tout c'est un protocole qui permet d'amorcer les rapports humains, Par contre, j'ai toujours trouvé ridicule qu'on impose cette règle également pour la descente. Te dire « vous » à nouveau va m'obliger à un vrai travail de reconversion, surtout si je reviens sur le cas de Loucy. Parler de son cul en te vouvoyant va être plutôt particulier.

Si t'avais pu la voir quand je lui ai dit : « Je suis tuberculeux ». Elle s'est mise à courir à travers la chambre, nue, en m'injuriantŠ

(court silence, fermant les yeux et réfléchissant.

Les mouettes. Hors d'haleine)

> La vache d'effort que je devais faire lorsque je dansais avec elle pour lui trouver des choses à dire. Une véritable panique d'analphabète. La honte ! Je la serrais contre moi

(il sert Benn un peu plus contre lui).

> Figé, raide, les ténias en érection sur toute la longueur de l'intestin.

(il esquisse un pas de danse tout en portant Benn, a tête de ce dernier sur l'épaule. Plus de vent. Les corneilles très loin)

> Absolument muet ! Je la regardais, la bouche ouverte, affolé à l'idée de la paire de poumons qui devaient respirer sous sa blouse. Tout ce dont j'étais incapable de lui parler me coulait en transpiration sous les bras.

(court silence. Milton frissonne)

> Le problème c'est que je voulais prononcer des paroles qu'elle n'avait jamais entendues. Mais avec les seins qu'elle se payait, tu penses que je n'étais pas le premier à lui faire la conversation.

(Milton, relevant la tête)

> En désespoir de cause, je me suis mis à lui réciter par c¦ur le nom des monnaies étrangères, dans l'ordre alphabétique pour être sûr de tenir plus longtemps : L'afghani, le rand, le nouveau lekŠ le dinar algérien, rouble, somalo, zlotyŠ kwacha... Et là, miracle, elle m'a pressé contre son ventre en me regardant avec des yeux humides.

(inspectant Benn de plus près)

> S'il n'y avait pas ce filet de vapeur qui s'échappe de tes narines, je serais terriblement inquiet. Je ne rêve pas, la vapeur sort bien de tes narines ? Je voudrais tant que tu te remettes à gémirŠ

(à Benn. En le secouant)

> Mais enfin, bordel de merde, est-ce vraiment si compliqué de se tenir éveillé tout seul ?

(court silence. Reprenant sa respiration)

> Les gens ne peuvent pas comprendre la façon terrible dont sont sollicités les poumons d'un fils unique. Très tôt on m'a laissé entendre que je devais respirer pour tous les frères et s¦urs que je n'avais pas. On ne me l'a pas dit, pas vraiment. On me l'a fait comprendre

(respirant avec difficulté, Milton retire sa cagoule, se gratte le crâne dans la chevelure duquel est tondu un numéro « 54 ». Il remet sa cagoule et consulte son altimètre. Il laisse à nouveau tomber Benn et s'assied désespéré)

> Ça a beau être un altimètre de second choix, il faut se rendre à l'évidence : c'est la dernière occasion pour moi de te tutoyer. (court silence)

> Benn ! Je voulais te dire avant deŠ

(nouveau grondement d'avalanche. Milton se plaque contre Benn pour lui protéger le visage. Le danger écarté, il se remet debout énergiquement)

> Il s'agit de quitter ce tas de ferrailles au plus vite.

(Le vent. Une grimace de douleur sur le visage de Milton)

> Mes vers s'agitent, c'est un signe qui ne trompe pas. Ils sentent venir l'avalanche de très loin. Le monde entier voudrait ma mort, que je continuerais à leur être terriblement important. À cette hauteur il n'existe pour eux aucun espoir de survie en dehors de mon duodénum.

(se mettant en marche)

> Je vais vous maintenir la nuque ; l'important est de faire exactement ce que je vous dis.

(il s'arrête, sort de sa poche des pruneaux qu'il propose à Benn)

> Je serais plutôt de l'école suisse. Vous en voulez ? Ce n'est pas le pruneau qui est important, mais le noyau. Il faut le garder dans la bouche ; le mâcher fait saliver.

(court silence)

> Je vous ramènerai, c'est la règle ; on n'a jamais vu un guide suisse abandonner un de ses clients, fut-il insolvable ou même en plusieurs morceaux distincts.

(désignant le sommet)

> Je suis certain qu'avec le drapeau dans ce sens on parlera de « miraculés » ; mais attention ! La foi n'a jamais préservé des gelures. En descendant de Dykh Tau dans le Caucase, je suis tombé par hasard sur un alpiniste égaré, qui priait à genoux dans la neige depuis plus de deux jours.

(se frappant le front)

> À genoux dans la neige, vous imaginez ? On n'a jamais réussi à lui redresser les jambes. Il a fallu les lui couper juste sous la cuisseŠ Les gens ont tendance à abuser de la liberté de culte.

(corneilles et vent en alternance. Secouant le corps de son client)

> Évidemment il ne sera jamais question de « miraculés » si vous sombrez dans la narcolepsie. S'il ne dégèle pas je pourrai tirer quelques avantages de mon index d'irlandais, mais vous ? Vous ne serez plus qu'une moitié d'alpinisteŠ

(évoquant d'un geste l'amputation des jambes)

> Il n'existera plus de vous que des vues en plan américain !

(il désigne la montagne)

> Il n'y a jamais eu autant de mouettes que cette année. Quand elles atterrissent, le dépôt change de couleur. On se demande comment elles peuvent rester aussi blanches tout en se gavant d'autant de saloperies. Vous savez qu'elles ont une horloge dans le ventre, elles devancent l'arrivée des bennes de tout juste deux ou trois minutes. Elles tournent, elles tournent, en gueulant, et puis elles s'abattent après le déchargement.

(à Benn)

> Vous connaissez New York ? La première fois que j'ai été à New York c'était pour passer des tests de quotient intellectuel à l'école Horace Mann. Et tout cela à cause d'une simple lettre anonyme. De la délation ! La mairie a envoyé une psychologue pour vérifierŠ Ma mère a pleuré des jours et des jours, on lui a dit qu'en plus de mes bacilles de Koch, j'avais commeŠ

(il hésite, frotte du bout de l'index la paroi toute proche)

>Š Un éclat dans l'émail, que j'étais trop mûr pour mon âge, qu'il faudrait sans doute aller à New York pour passer des testsŠ New York ! Le Rockefeller Center ! une aiguille de 853 pieds de haut, sans surplomb. Je crois que j'étais le troisième à atteindre le sommet en n'utilisant que les escaliers. Une lame ! Une vraie lame, aussi étroite queŠ

(cherchant dans le panorama un point de comparaison, il fixe soudain l'horizon, plisse les yeux et pousse un cri de joie. Plusieurs rafales de vent)

> Monsieur Doughal, ils sont là ! Ils sont là !

(il relève la tête de Benn)

> Ces trois points jaunes juste avant la passerelle métallique. Ils avancent vite, ils sont peu chargésŠ vous les voyez ? C'est magnifique, vous n'avez plus fermé les yeux depuis six minutes au moins. Vous les voyez, n'est-ce pas ?

(à lui-même)

> Jamais je n'aurais cru pouvoir susciter chez lui une telle attention, surtout avec des phrases dont moi-même je ne saisissais pas toujours le sens. C'est formidable. C'est ahurissant, mais bien sûr il faudra que je dise que c'est tout à fait normal.

(à Benn, accélérant la descente. Moins de vent. De plus en plus de mouettes)

> Vous ne devez pas comprendre, mais ça me donne une confiance énorme ; jusqu'ici je n'ai jamais fait que tousser. Mon bras avait beau tripler de volume à chaque fois, tous les ans ces crétins du service 103 s'obstinaient à me refaire une cuti-réaction, comme pour savoir si j'étais tuberculeux à plein-temps... Finalement je ne regrette pas d'être repassé sous la ligne des quatre mille mètres, ça donne un ton plus réfléchi à notre conversation, de l'importance aux idées qui vous viennent. Ce tutoiement est somme toute assez vulgaire.

(court silence)

> Ils sont là ! Avant l'homologation, il y aura sans doute jugement sur l'héroïcité des vertus, examen de l'ascension, mais c'est une question de semaines. Je dirai toujours que c'est votre idée. Vous savez qu'il y a des chances pour que nous soyons proposés à l'imitation des fidèles.

(S'arrêtant un instant sur le dernier escarpement avant le sol, il dépose le corps de Benn)

> Ils vont éplucher notre biographieŠ

(il contemple Benn)

> Je vous trouve formidablement gai ; je ne ris pas. À l'école Horace Mann on a laissé entendre à ma mère que j'étais hypocondriaque. Elle a pleuré tout le trajet du retour, elle me croyait condamné. New York était recouvert de neige, on pouvait y marcher des heures sans faire le moindre bruit. Le portier du Waldorff mesurait 1m97, il prétendait avoir surpris Glenn Gould en train de jouer les Variations de Goldberg sur un carton à chaussures pas plus grand que ça.

(désignant de ses mains la grandeur du carton, Milton lâche Benn dont le corps s'affale sur le sol. Comme tous les jours à la même heure, les mouettes se regroupent et hurlent. Rappelant les gestes du portier, Milton s'empare de la poignée du frigo le plus proche)

> Il tenait d'une main la poignée de la porte à tambour, en jurant avoir le ventre criblé de morceaux de plomb.

(sans lâcher la poignée &endash; les mouettes &endash; il s'incline avec respect)

> Il connaissait le nom et le sexe de chaque clientŠ

(Il ouvre la porte du frigo en se pliant en deux, comme il l'aurait fait avec celle de l'hôtel pour une cliente extrêmement riche. Le frigo s'éclaire, il regorge de nourritures parfaitement rangées : légumes, fromages, viandes, ananas frais, conserves d'asperges et de c¦urs de palmiers, jeunes pigeons. Les mouettes)

> Bonté de merdeŠ ils sont devenus complètement fous.

(Milton sort quelques conserves et les présente à Benn)

> Ils ne se donnent même plus la peine de les vider avant de les faire mettre à la casse.

(tapant du pied dans les côtes de Benn)

> Maniez-vous ! Regardez par ici, il y a des trucs sur lesquels je ne pourrais même pas mettre un nom. C'est vraiment stupide, celui de la caravane n'a jamais été aussi pleinŠ

(Un vent léger. Milton se met en devoir de remplir son sac à dos avec ce qui se trouve dans le frigidaire)

>Š Et encore, de la nourriture comme on en distribue pas avec le courrier ; rien que du très bonŠ

(il analyse au fur et à mesure tout ce qu'il range dans son sac)

>Š Du pilchard aux piments doux, 350 grammes au moins ! On invitera Loucy. On remplira notre Hoover en laissant la porte entr'ouverte, pour qu'elle juge de quoi on est capableŠ Du vin résiné !Š Des vaccins ! Des vaccins contre le typhus, c'est à peine croyableŠ Du beurre de cacahouète ! De quoi faire occuper plusieurs semaines la Commission pontificale d'archéologie sacréeŠ

(secouant le corps de Benn. Couple de corneilles)

> Vous pensez sans doute que mon excitation est assez temporelle, pour une victoire comme la nôtre. J'aurais dit de grandes choses si vous m'aviez laissé le temps d'être brefŠ

(il continue à fouiller dans le frigo)

> Bix prétend que dans le laboratoire sous l'incinérateur, on coupe les cordes vocales des animaux, pour ne pas être dérangé par leurs cris durant les expériences. Vous le saviez ? Que cherchez-vous en réalité ?

(il replonge dans le frigo, et en sort un épais paquet de titres. Les mouettes. Il pousse un cri)

> Des actions des chemins de fer russes de Béograd ! C'est impensableŠ Il y en a au moins trois kilos. Regardez comme la gravure est belle, cette locomotive tapie dans la vapeur prête à bondirŠ Ma mère pleurait tellement qu'un homme d'une cinquantaine d'années a quitté le compartiment ; elle ne savait pas ce que ça voulait dire, simplement elle trouvait que hypocondriaque sonnait de façon terrible.

(Milton fourre les actions dans son sac avant de le refermer)

> Il faudra les montrer à Loucy, n'est-ce pas monsieur Doughal ?

(il ouvre la porte du comptoir frigorifique, le vide de son contenu. Le vent. Puis cherche dans sa poche le doigt du prothésiste qu'il y dépose.)

> Je ne voudrais pas voir mes intérêts se dégeler alors que tout est sur le point de s'arranger. Vous me direz que je m'emballe, que ce n'est en fait qu'un morceau de chance, gelé, insensible.

(Un nouveau grondement d'avalanche qui fait fuir les mouettes. Verres et métal. Milton agrippe le corps de Benn et descend en rappel le dernier segment de frigo qui les sépare du sol. Son débit est de plus en plus rapide)

> Le camp de base est là sous nos pieds, ce n'est pas le moment de se faire mettre ! Nous y serons dans un instant. Regardez les, la jonction n'est plus qu'une affaire de minutes.

(à lui-même, regardant sa montre)

> Je ne pensais pas pouvoir parler autant d'aussi peu de chose.

(à Benn)

> Et encore, je n'ai pas évoqué ma femme dont la seule initiative en neufs ans de mariage a été celle de me quitter ; mais ce n'est rien, il y a déjà bien assez de monde par ici pour ne pas s'encombrer de ceux qui ne veulent pas monterŠ Et puis il y a Loucy.

(portant contre lui le corps de Benn, Milton atteint le niveau de la décharge. Les mouettes hurlent en la survolant. Des détritus tapissent le sol)

> Et voilà, nous avons fait bien mieux que sauver notre peau, je vous l'avais dit. À partir de maintenant tout ce qui nous arrivera sera délicieux, teint aux couleurs de la réussite. Le blanc ! Le jaune !

(un ronronnement lointain de moteur se fait entendre)

> Je les entends, ils vont prendre le relais. Il faudra bien sûr se faire relire le sermon sur la montagne.

(Il dénoue la corde qui le relie à son équipier, le traîne un moment puis l'adosse à une dénivellation de terrain, avant de s'asseoir à côté de lui épuisé)

> Je suis si fier d'avoir pu garder vos yeux grands ouverts ; j'ai bien cru ne jamais y arriverŠ

(il regarde Benn dans les yeux)

> Sans doute est-ce présomptueux de ma part, mais j'y vois comme une sorte de gratitude définitiveŠ À présent vous pouvez battre des paupières, ils sont là.

(le ronronnement augmente imperceptiblement)

> Le Vatican, Monsieur Doughal ! Le Va-ti-can ! Quand Loucy saura ça, elle reviendra peut-être d'elle-mêmeŠ Ce n'est pas de sa faute, elle était avec moi comme un critique d'art, elle n'avait pas le droit de dire plus de 20 mots aimables par an, mais tout va changerŠ Je respire déjà mieux.

(préoccupé - regardant sa montre)

> Ce serait trop con de flancher dans la dernière ligne droite...

(se redressant comme sous l'effet d'une idée lumineuse. Secouant Benn)

> Dites-moi le morceau que vous aimeriez entendre à votre enterrement. Le morceau, la chanson... Enfin la musique que vous avez choisie, quoi, pour vos funérailles. Donnez-m'en le titre, que je vous la fredonne... Vous n'avez tout de même pas entamé cette ascension sans régler votre succession, sans prévoir les modalités de votre enterrement ?

(Il approche son oreille de la bouche de Benn comme pour entendre sa réponse)

> La musique qui sera diffusée au crématorium ? C'est une chanson ? Un air d'opéra ? Du musette ? Non, sûrement pas du musette ! Je ne comprends rien de ce que vous me dites... Allez disons que c'est Strangers in the night de Franck Sinatra. C'est une belle chanson pour un enterrement ça, Strangers in the Night ? Je vais vous fredonner Strangers in the night de Franck Sinatra en les attendant... Et vous allez chanter avec moi...

(Il entonne les premières mesures de Strangers in the night puis s'arrête)

> Mais enfin, vous semblez ne pas comprendre, c'est votre meilleure chance de survie. Vous avez déjà entendu parler d'un type qui serait mort en chantant la musique qu'il compte faire jouer à son enterrement ? Jamais ! Statistiquement c'est impossible. Le type, il fredonne la musique qu'il compte faire jouer à son enterrement, et paf, il meurt ? Ça n'existe pas. Ça n'a jamais existé et ça n'existera jamais !

(il se remet à gueuler Strangers in the night)

> Ils vont être là. J'ai beau n'avoir plus rien d'important à vous dire, j'appréhende vaguement l'instant de me taireŠ

(court silence)

> Des secondes de grâceŠ Ces ouvrages de traumatologie faisaient allusion à une avalanche de paroles, aux risques du style affecté, à l'importance d'interrompre le développement continu de la syntaxe avec des mots injurieux : putain de dieu de merde, monsieur Doughal ! Je crois vraiment que c'est le plus beau jour de ma vie.

(le ronronnement s'accentue. Le corps de Benn s'affaisse sur le côté sans que Milton n'y prête attention. Comme chaque jour à la même heure, les mouettes se préparent à s'abattre sur le dépôt)

> Si pas le plus beau, du moins le plus clair. Ecoutez-les doncŠ

(il sort son paquet de margarine et se graisse les lèvres)

> Il est important qu'on sache que j'ai souffert aussi, c'est le genre de douleur qui paie cash.

(le bruit des moteurs devient assourdissant, obligeant Milton à hurler. La lumière orangée des gyrophares balaie le dépôt. S'apercevant de l'affaissement de Benn, il le redresse précipitamment)

> Merde, c'est à en édifier un temple à la bêtise, vous n'allez tout de même pas vous écrouler alors que les secours sont là !?!

(l'arrière d'un camion apparaît au sommet du remblai contre lequel les deux alpinistes sont adossés. Lentement la benne se redresse. Il lui désigne son oreille)

> En fait, celle de droite entend les sons de l'environnement immédiat, elle entend le c¦ur, tout ce qui est éloigné de moins d'un mètre ; celle de gauche entend le reste du monde. Il existe donc réellement une oreille droite et une oreille gauche, mais siŠ

(Milton ne peut achever sa phrase. Relevée à la verticale, la benne vient de déverser son contenu de détritus, une avalanche qui recouvre les deux hommes. Bruit de métal et de verre, suivi d'un long silence. Les mouettesŠ)

 

 

 

 

Fin