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«Plus je doute et plus je pense; et réciproquement; plus je pense, plus je doute;

mais à nouveau je pense en recommençant à douter, et de plus en plus activement»

(Vladimir Jankélévitch, LE PARADOXE DE LA MORALE)

 

Petite histoire

Je ne sais plus exactement le lent processus qui m'amena à aborder ce sujet. Je me rappelle seulement que durant l'été 1995, j'essayai de jeter sur papier les bases d'une exposition à laquelle je songeais depuis longtemps et qui, sous le titre de «faux frères et vrais amis», aurait rassemblé des travaux d'artistes que j'appréciais (le plus souvent des amis) et des oeuvres d'origine douteuse.

Je fis réagir Sophie Calle, Buren, Jacques Charlier... Je me replongeai dans Descartes et dans Wittgenstein. Je restai des heures à songer aux propositions de Lawrence Weiner. Des heures à rêvasser devant «Perspective correction my studio» de Jan Dibbets. Des heures ...

Le jour de la mort de Deleuze, je fis même un petit collage amusant en superposant une photocopie du saut dans le vide de Klein sur la une de Libération. Et pourtant rien n'y fit! La mayonnaise ne prenait pas.

Je tournais en rond dans mon atelier.De ce fatras de lettres, de documents hybrides, de tentatives avortées à mettre en forme mes premières intuitions, l'image du doute s'imposa progressivement. Moins comme un concept à illustrer, que comme un véritable matériau plastique.

L'art de l'espace... d'un doute, et vice versa.

Je vis dans l'analogie des initiales L.W. (celles de Ludwig Wittgenstein et de Laurence Weiner) comme la confirmation de cette hypothèse. Avec «De la certitude» , le philosophe viennois avait élaboré autour du doute une mécanique époustouflante (dont les derniers chapitres avaient été écrits à Cambridge quelques semaines avant sa mort). Quant à l'artiste américain, il avait prouvé que ses propositions textuelles pouvaient non seulement évoquer l'espace, mais mieux, le baliser, le mettre en tension comme le bronze chez Rodin, l'acier chez Serra ou la planche de bois sans valeur chez Kawamata.

Si, comme tout semblait le prouver, le doute pouvait être matière à travailler l'espace, je pouvais enfin me prétendre sculpteur. Prêt à exposer mes doutes et à enseigner la sculpture!

Je n'étais pourtant qu'à moitié sauvé.

Car par nature le doute est bicéphale. De façon dialectique, il plane toujours entre deux options divergentes. Amateur de potager, je me rendis rapidement compte que ce légume, facile à semer, ne pouvait se cultiver seul.

Double/doubt; je me remis à tourner en rond. Cela dura plusieurs semaines. Comme souvent en pareil cas, je crus résoudre le problème en nettoyant mon atelier. J'en vidai le premier étage de tout ce qui y avait été rassemblé depuis l'été. La seule pièce qui resta au mur fut une armoire à pharmacie d'Alain Géronnez, sur les étagères de laquelle il avait fait cohabiter (suivant un plan de montage précis) des emballages de films et de produits photographiques, avec des collyres d'ophtalmologues et des médicaments contre les maux de tête. La pièce en question dépassait la simple analogie pour induire une faille; un doute dont l'oeil n'était que le vecteur et dont on retrouvait la trace sous d'autres formes, dans la série de photos qu'il avait proposée dans le cadre de «L'Erreur Monumentale» (Regards croisés Bruxelles/Genève).

«Regard Croisé» ? Titre imposé, geste qui s'impose.

Il devait être 11h du matin. Mon atelier était propre comme celui d'un artiste suisse. Et alors que je fixais depuis un moment l'armoire à pharmacie, je m'entendis clairement prononcer les paroles que lâchait le commissaire Bourelle à la fin de chaque épisode des Cinq dernières minutes.

Aussitôt j'écrivis à Alain Geronnez, lui demandant son aide dans le partage du doute.

Sans préjuger de la forme que cela pourrait prendre ou du temps que cela pourrait durer. Nous tombâmes d'accord sur un cadre minimum : un échange de lettres chaque lundi et une numérotation des chapitres traités à la façon des deux L.W.

Au travers de l'histoire d'un collage de Schwitters, d'un tableau de Mondrian retrouvant ses propriétaires, des images de Jeff Wall, de Thomas Shutet ou Demand, du doute de Cezanne ou de l'ombre que laissa celui d'Hitchcock, des affirmations de Godard, du profil de la DS, du National Trust, de l'imagerie des chocolats Jacques, des Vermeer de Proust, de la musique oblique de Kagel, du «je doute de tout» de Ben au «je doute et j'en crève» d'Eva Hesse, du fantasme de l'hyper-ressemblance, du mythe de l'original ... le doute sembla petit à petit pouvoir opposer au concept en vogue de la pensée unique, une lecture anaglyphique des enjeux dont nous nous sentions partie prenante..

Issus de l'art, ils finissaient toujours par balayer la vie; issus du monde, ils finissaient généralement par éclairer la situation particulière de l'art d'aujourd'hui.

Une pratique (un jeu ?) qui cherchait moins à démontrer ou à convaincre, qu'à interroger ce que nous avons pris l'habitude d'appeler le réel.

 

La forme....

Au fil de cette correspondance et bien que nous ayons choisi d'en laisser la forme ouverte, le besoin se fit sentir d'en proposer une version plus performative.

L'idée de douter en live nous plut assez..

Cette fois ce fut Glenn Gould qui nous mit sur les rails.

Lorsqu'Alain me fit parvenir le texte dans lequel le canadien défendait avec une argumentation savante et pas mal de malice, les chansons de Petula Clark contre celles des Beatles, le projet d'un concert anaglyphe se mit à germer dans notre esprit

«S'accorder» dans ce que Weiner nommait «within a reasonable doubt» .

Pour ce qui est de la répartition :

A l'arrière plan, un piano. Un accordeur de piano essayant de travailler sans couvrir la voix des conférenciers.

A l'avant plan, deux tables - peut-être séparées par un panneau de MDF. Un écran de projection et deux magnétophones.

Pour ce qui est de la partition :

Deux années de correspondance remises en situation et en images, intégrant ouverture, duo de doute en ut, part d'improvisation et final surprise

Voila donc résumé en un mot comme en cent. Si le doute est permis...

 

Juan d'Oultremont

Juillet 1997.