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Histoire d'une émission culte : Le jeu des dictionnaires & La semaine infernale

2003-04-10

Connaissez-vous Philippe Geluck ? A la lecture de cette question, bon nombre d'entre vous, vont bondir sur leurs chaises et me répondre « Bien évidemment, pour qui nous prend-il, cet âne bâté d'Owen, pour des incultes ? » Il faut dire que cet artiste de génie et qui a toujours été une star en Belgique, a depuis largement dépassé les frontières de notre petit pays. Il est connu internationalement à travers ses prestations à la radio et à la télévision française, mais aussi et surtout à travers les albums du chat.

Ce que vous ne savez peut-être pas, si vous n'êtes pas de Belgique, c'est qu'il fut l'un des piliers d'une émission de radio culte : Le jeu des dictionnaires & La semaine infernale. Par exemple, c'est au cours de cette émission qu'est né le personnage décalé Le docteur G, celui-là même qui à fait le bonheur des Français lors de l'émission de Michel Druckert.

Voilà déjà une bonne raison pour vous intéresser au livre d'Aurélia Dejond, Le jeu des dictionnaires & la semaine infernale &endash; Histoire d'une émission culte qui vient de paraître. Je dois bien avouer que ce qui m'a décidé à acheter ce livre, c'est la promesse d'un CD reprenant les meilleurs moments de l'émission. On y retrouve avec bonheur les interventions de la plupart des acteurs qui en ont fait le succès depuis son apparition sur les ondes en 1987 : Philippe Geluck, Marc Moulin, Laurence Bibot, Juan d'Oultremont, Pierre Kroll, etc. Etant un auditeur que je qualifierais d'occasionnel de cette émission, je n'étais pas convaincu de la nécessité de lire un livre sur le sujet. Finalement, j'en ai quand même entamé la lecture, et j'ai été très agréablement surpris.

Ce livre présente, au travers des témoignages des acteurs de l'émission, l'histoire d'une époque. Sur base d'un exemple, une émission de radio belge du service public, on retrouve un reflet de notre société et de son évolution. On découvre un monde inconnu et qui pourtant présente les même règles que tous les autres milieux de travail : compétition, antagonisme, corruption, résistance à la nouveauté, au talent et à la créativité. Cette émission est une parfaite illustration de notre société en mutation, avec ce qu'elle peut avoir de plus beau et de plus noir. Un autre point passionnant de ce livre, c'est qu'il est plein de paradoxe. On y retrouve des versions radicalement opposées des mêmes anecdotes, des contradictions somme toute, très humaines.

A son origine, l'émission était révolutionnaire et sans doute avant-gardiste. Pour la première fois, une émission humoristique posait un regard critique sur la société. Chaque jour, une poignée de personnages d'origines diverses posent leurs regards sur l'actualité, le monde. Ce concept, banalisé à notre époque par des émissions comme Tout le monde en parle ou On ne peut pas plaire à tout le monde en France, était totalement novateur. Par conséquent, il a subi les foudres de l'establishment et plusieurs tentatives de découragements : changement de cases horaires, pressions, etc. Pourtant, elle a résisté à tout. Sa grande qualité lui a permis de devenir essentielle et de fêter ses 15 ans d'existence cette année.

Loin d'être figée, l'émission a énormément évolué au cours de cette période. On peut retrouver 2 grandes époques : (i) l'époque Geluck, personnage incontestablement génial, mais étouffant, qui a porté l'émission sur ses épaules jusqu'à son départ. (ii) L'époque post-Geluck qui a permis aux autres chroniqueurs de développer leurs talents d'humoristes. Quelques 76 personnes se sont succédées comme chroniqueurs. Les membres du noyau dur des deux époques sont interviewés dans le bouquin : Marc Moulin, Philippe Geluck, Jean-Jacques Jespers, Jean-Pierre Hautier, Soda, Eric De Staercke, Jules Metz, Hugues Dayez pour la première période et Raoul Reyers, Juan d'Oultremont, Laurence Bibot, Pierre Kroll, Jean-Luc Fonck, Olivier Monssens, Bruno Coppens, Nathalie Uffner, Aurélia Dejond pour la seconde. Pourtant l 'émission a su conserver son ton et sa cohérence grâce au talent de son animateur, Jacques Mercier.

Le livre présente aussi quelques anecdotes amusantes. Prenons un exemple. Vous connaissez 'Lou and the hollywood bananas'. Mais si, Lou dont la légende dit qu'il chantait à la place de Plastic Bertrand sur Ca plane pour moi. Et bien, il était accompagné de 2 jolies demoiselles, les Hollywood bananas. Une de ces 2 demoiselles est Virginie Svenson, la jolie lanceuse de dés de l'émission, la fille au physique radiophonique.

Ce bouquin pose aussi plusieurs questions intéressantes : 'Qu'est-ce qui caractérise l'humour belge ?' ou 'Peut-on rire de tout ?'

« Qu'est-ce que l'humour Belge ? », si tant est qu'il existe. A force d'être sujet aux sarcasmes, souvent lourds, de nos voisins de l'hexagone, nous avons développé une expertise dans l'autodérision. Tel Cyrano de Bergerac (voire des Eminem de 8 mile), nous sommes devenu capables de nous moquer de nous même avec beaucoup de talents et de brio. Le jeu des dictionnaires & la semaine infernale en est une bonne illustration. On y retrouve un humour décalé, surprenant, qui mélange les genres. C'est une émission très belge, avec beaucoup d'autodérision, d'ironie, mais jamais de méchanceté réelle. () Il s'agit d'une famille d'humour, qui correspond d'ailleurs, selon moi, à un humour typiquement belge francophone, qui n'a rien a voir avec l'autre famille, qui consiste à raconter des blagues scatologiques ou sexuelles, à tout bout de champ, comme on le fait à la concurrence. Ici, on pense, on réfléchit, et on décline cela à divers degrés humoristiques. C'est beaucoup plus intellectuel, Comme Janin et Liberski, Benoît Poelvoorde ou Jean-Luc Foncq : c'est un style à part, complètement décalé, parfois déjanté.

« Peut-on rire de tout ? » Plusieurs réponses ont été apportées lors des émissions. Déjà dans le premier tome du Chat ; Geluck faisait remarquer :

Plus sérieusement, un auditeur a un jour demandé pourquoi Pierre Kroll ne se moquait que de la religion catholique et pas de l'Islam, par exemple. A cela, Jacques Mercier a fait remarquer que l'on ne pouvait rire que de ce que l'on connaît et qui est connu (nous passerons sur la remarque de Juan d'Oultremont qui signalait que les catholiques de lancent pas de Fatwa). Dans le livre, Jacques Mercier insiste sur le fait que l'on peut rire de tout mais pas n'importe comment. Il ne veut pas que son émission tombe dans le travers de la vulgarité et ne devienne ainsi un concurrent aux Grosses têtes. Pour cela, il ne pratique pas de censure sur les textes des auteurs. Sa méthode est plus subtile. C'est dans la sélection de ses partenaires qu'il met le plus grand soin. Il ne s'entoure que de personnes qui ont les mêmes affinités intellectuelles que lui et il crée ainsi un système d'autocensure très performant. On rit de tout mais avec une certaine subtilité et un certain respect de l'auditeur. Cette émission me conforte dans l'idée que l'humour bien fait est la meilleure arme contre l'obscurantisme et la bêtise.

Si vous voulez découvrir cet humour, plusieurs solutions. Jetez-vous sur les produits dérivés de l'émission : le livre d'Aurélia Dejond et le CD qui l'accompagne, le CD de Pierre Kroll Drôles d'évangiles ou tous les bouquins de Geluck accompagnés de CD : Le docteur G répond à vos questions, Le docteur G fait le point, Le petit Roger, etc. Un autre façon de découvrir cet univers, est d'écouter l'émission en radio sur La première. Si vous habitez à l'étranger, vous pouvez écouter les dernières émissions via le net, en cliquant ici.