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o Edition Estuaire

Portrait d'Ari la nuit est un récit plus long que les cinq nouvelles mais il nous emmène, lui aussi, au c¤ur d'une relation étrange , celle qui se noue sous nos yeux entre la comédienne interprète des Monologues du vagin et Judas Levinn, écrivain, professeur de littérature comparée à l'Université de Leipzig, et, surtout, hypocondriaque. Judas a contracté la tuberculose à vingt-six ans, avant de s'adonner à toutes les maladies infantiles auxquelles, enfant, il avait échappé. Son cou le fait atrocement souffrir : un cancer très rare, probablement. Et, bien entendu, inguérissable. Mais, aujourd'hui, ce qui le préoccupe, c'est Ari Prawn, l'actrice qui joue la pièce d'Eve Ensler et qu'il vient de rencontrer dans une émission de la ZDF. Plus de deux cents entretiens ont fondé les Monologues, portrait vertigineux de ce gouffre, ce territoire tabou qu'est le sexe des femmes. Ari prononce le mot vagin 123 fois chaque soir et ça laisse des traces, c'est un bonheur et une épreuve à la fois. Judas est fasciné par cette actrice aux cheveux blonds et courts qui mange des crabes avec les doigts et qui a joué Shakespeare à Londres, une fille qui construisait des maisons en lego pour y enfermer les mouches quand elle était petite╔ Relation équivoque, nourrie des passions antagonistes de deux êtres extrêmes. L'auteur dit en postface s'être inspiré d'une rencontre nocturne avec la vraie comédienne qui interpréta réellement plus de cent trente fois les fameux "Monologues".

Ici, comme dans les nouvelles, la plume de Juan d'Oultremont ne déçoit pas. Son ironie, son humour piquant, le style alerte et empreint d'autodérision, nourri de références indirectes à la réalité d'aujourd'hui ("C'est une histoire qui, vu son absence totale de violence, ne pourrait se passer en Alabama") nous offrent des fictions légères, pleines de voyages improbables, de personnages étranges et de liaisons ambiguës. Un certain jeu avec les codes caractérise également cette écriture, qui intègre les listes des rêves d'Ari P. ou celle des tuberculeux célèbres qui hantent Judas ou encore les trente-trois définitions possibles du sujet d'une histoire╔

Un peu d'érotisme, un soupçon d'art plastique et une plume acérée s se conjuguent pour construire des histoires d'aujourd'hui, proches des phantasmes et des rêveries des hommes de quarante ans. Avis à ceux qui ont envie de s'y retrouver et à celles qui veulent en connaître plus sur la gent masculine quadragénaire de la catégorie "artiste": de toutes façons, ces six histoires en valent la peine.

Comment peut-on s'appeler Judas? par Nicole Widart Le Carnet et les Instants n° 143