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"L'art, la guerre, les majorettes"

N°001 - Entre 1960 et 67, ma soeur fit ses études dans une école pour jeunes filles rangées. L'Institut de la Vierge Fidèle. J'adore l'idée qu'une école pour jeunes filles rangées puisse s'appeler l'Institut de la Vierge Fidèle. Je pense qu'il n'y a pas d'institut qui porte ce nom à New York ou à Tokyo, alors que New York et Tokyo sont des villes où l'on prétend pouvoir tout trouver.

Moi-même j'y ai passé un an avant de me faire renvoyer à la suite de ce qu'on pourrait appeler un "dérapage".

Ma mère avait gardé d'un séjour de quelques semaines au pensionnat des Dames Anglaises, un souvenir traumatisant. Elle prétendait que les religieuses y sentaient le moisi, accusation qu'elle étendait à toutes les religieuses, prétendant que toutes les religieuses sentaient le moisi. Comme j'ignorais à l'époque ce à quoi correspondait cette odeur, je suivais les religieuses de l'institution en les reniflant. Le jour où on me demanda ce que j'étais en train de faire, j'avouais le plus naturellement du monde que je cherchais à me faire une idée de ce à quoi correspondait l'odeur de moisi.

N°002 - Je suis claustrophobe. Ce que j'aime chez les majorettes c'est que tout est ouvert. En principe, une majorette ne peut pas sentir le moisi. Ou alors il faut qu'il ait plu énormément.

N° 002 bis - On peut dire que dans son genre, mon arrière-grand-père mourut au grand air. On peut même dire qu'il mourut la canne dressée vers le ciel, comme une majorette.

N° 003 - C'est pourtant là que j'éprouvai pour la première fois le trouble de l'art. Comme dans toutes les institutions de ce genre, les élèves de rhétorique y montaient chaque année une pièce de théâtre sous la direction de leur professeur de français (mademoiselle Thilges). Le plus souvent des grands classiques de Rostand ou de Claudel montés avec beaucoup de soin, et dont tous les rôles étaient tenus par des adolescentes en fin de cycle.

Ma première émotion artistique fut donc associée d'emblée à l'idée de l'imitation, du simulacre, ainsi qu'à une forme de sensualité qui me paraissait très sulfureuse. Malgré mon jeune âge, je trouvais bandant que des filles jouent indifféremment des rôles de femme et des rôles d'homme.

N°004 - Mademoiselle Thildges était plus petite que le bouquet qui lui était remis à la fin de la représentation. Ma soeur prétendait qu'elle avait envoyé une lettre aux parents des deux élèves jouant les rôles de Christian et de Roxane pour savoir si, le moment venu, elles pouvaient s'embrasser sur la bouche.

N°005 - En troisième primaire, la seule image en couleur de mon manuel d'Histoire était celle de mon arrière-grand-père, mort sur le front de L'Yser à la tête de ses grenadiers, la canne levée. Il mourut précisément avec le grade de Major. On m'avait répété cette histoire des dizaines de fois : à la suite d'un ordre d'attaque absurde et en réponse à un supérieur qui lui demandait s'il avait peur, il s'était levé en disant : "vous allez voir comment un d'Oultremont sait mourir!" (la phrase en question était notée en grosses lettres dans mon livre, juste sous l'illustration). Il était parti à l'assaut et s'était fait faucher par une rafale de mitrailleuse allemande.

A l'époque, j'étais tétanisé par cette phrase. Je pensais en effet que toutes les personnes portant ce nom étaient censées mourir de cette façon.

N°006 - Lors des réunions de famille, surtout en présence de personnes âgées, j'adore prétendre que c'est un bataillon de majorettes qui fut à l'origine de ma première érection.

N°007- Ce soir-là, lorsqu'à la fin de la représentation, les rhétoriciennes vinrent saluer sous les applaudissements de leurs parents, je fus l'objet d'une illumination qu'on pourrait qualifier de "fondatrice". A cet instant précis, je choisis mon camp: celui de l'art. Avec dans la foulée, la conscience lumineuse des paramètres en jeu : le mensonge, le cul, la représentation, la mort, la reconnaissance, les histoires, la vraisemblance, le doute...

N°008 - Je me souviens m'être tourné du côté de mes parents avec une forme de lucidité qui n'avait plus rien à voir avec l'enfance et m'être dit : je ne vais pas leur en parler maintenant, ils ne sont pas mûrs pour comprendre.

N°009 - Ce que j'aime dans le fait de prononcer les mots "érection" et "majorette" lors des réunions de famille, c'est que chez les personnes âgées (du moins dans la mienne) ces deux mots semblent être d'une égale vulgarité.

N°010 - Cette année-là, je rate un jour d'école afin d'assister à Tervaet aux cérémonies de commémoration. Nous arrivons à proximité du monument. La porte de la peugeot 404 s'ouvre et le clairon se met à sonner (durant le trajet, on m'a expliqué que l'homme qui en jouait faisait partie des quelques survivants de l'attaque en question. Dans l'illustration de mon manuel d'Histoire, le peintre l'a représenté sonnant, un genou en terre, au côté de mon arrière-grand-père). J'avance entre une haie d'anciens combattants rendant les honneurs. Je marche en tête, précédé par une immense gerbe de fleurs, avec à ma gauche mon grand-père en costume de général et à ma droite, mon père en costume d'ingénieur de chez IBM. Pris du vertige de la majorette, je regarde le monument se rapprocher. Je ne rêve que d'une chose, que cela dure le plus longtemps possible. C'est une sensation délicieuse.

Le lendemain, et pour la première foisde ma vie, je me retrouve en photo dans le journal...

N°011 - J'ai toujours considéré ces événements comme mes premières expériences artistiques actives. je veux dire, au sens performatif du terme. Tout comme je prétends que ma première érection fut provoquée par la vue des majorettes.

N°012 - Lors d'une réunion de comité de quartier en janvier 1997, j'ai dit : si vous voulez que les gens sortent de chez eux, il faudrait organiser... je ne sais pas, moi... quelque chose dans le genre "défilé de majorettes hommes". J'ai prétendu que j'avais toujours rêvé être majorette et que ce serait marrant, surtout si on ne défilait que dans les rues du quartier et si on n'acceptait même pas de défiler au Palais de Laeken, à moins que ce soit le Roi lui-même qui nous téléphone : Allo, ici le Roi, vous serait-il possible de venir défiler?

N°013 - Dans les armées montées à la hâte, dans les milices dissidentes, les bottes en caoutchouc sont souvent les premiers et parfois les seuls éléments de l'uniforme. Une priorité qui ne peut être dictée seulement par l'importance d'avoir les pieds secs. Il y a dans le port de bottes en caoutchouc vulcanisé, une sorte de virilité primaire qu'une simple couche de peinture blanche suffit pourtant à infirmer. Lorsque j'évoquais pour la première fois mon projet idiot, tout le monde hurla qu'on n'allait nous prendre pour des tapettes! J'ai dit : c'est cela qui est intéressant. J'ai dit : on va semer le doute.

N°014 - Les seuls du quartier à n'avoir jamais voulu participer à notre bataillon, sont les Italiens. Un garagiste et un carrossier. Je pense qu'en ce domaine, il y a des inhibitions qu'un Italien a de la peine à surmonter. Pour l'instant, on leur demande donc de défiler devant nous avec des brassards tricolores afin d'écarter la foule et de nous de prévenir de tout débordement féminin.

N°015 - Récemment, j'ai fait l'objet d'un contrôle fiscal. On m'a demandé la raison pour laquelle j'avais, en juin de l'année passée, acheté 18 paires de bottes en caoutchouc et une quantité anormale de peinture Lévis émail de couleur blanche. J'ai expliqué que j'étais artiste, que je faisais des expériences, que la peinture blanche avait servi à transformer de vulgaires bottes en caoutchouc, en véritables bottes de majorettes.

J'ai tenté de le convaincre qu'il s'agissait là d'un problème pictural. En effet, au terme de notre première sortie, les bottes que j'avais peintes à la bombe, avaient complètement pelé. Un des types qui fait partie de notre bataillon m'a expliqué lors de la réunion suivante que la couleur ne tiendrait jamais sur le caoutchouc tant que je ne mettrais pas une couche de primaire.

C'est ce que j'ai fait. Cette année, elles ont mieux tenu.

 

juan d'oultremont

Performance Cissiste - Soundstation, Liège - octobre 2000