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Ce devait être une soirée formidable..

Mis en ligne le 10/06/2002 Chaque jour, retrouvez le billet d'un des membres de la Semaine Infernale. Aujourd'hui, celui de Juan d'Oultremont.

 

Cela fait des mois qu'un couple d'amis, professeurs d'université, me répètent: `Il faut qu'on te fasse rencontrer William Boynton, le patron du laboratoire de recherche de l'Université de l'Arizona dont l'équipe vient de prouver la présence d'eau sur Mars!´. Je me disais, ce sont des paroles en l'air, jamais je ne verrai ce type! Et puis voilà que vendredi, ils m'ont téléphoné pour m'inviter à souper le soir même avec cet éminent chercheur. J'étais aux anges! Rencontrer un scientifique aussi prestigieux! Enfin comprendre la technique utilisée par la sonde Mars Explorer pour mesurer les flux de neutrons réémis par l'hydrogène et utilisée pour détecter la fameuse masse de glace cachée sous la surface de la planète! Ça allait être une soirée magnifique.

Ah, l'album Panini !

En plus, ils en avaient profité pour inviter Isabelle Stengers, ainsi que Bernard Foccroulle et sa femme. J'étais vraiment ravi de rencontrer tous ces gens si brillants. On allait pouvoir replacer la découverte américaine dans une perspective plus philosophique, l'éclairer aux hypothèses développées dans `La Nouvelle Alliance´, voire même comprendre comment elle pouvait faire écho à l'oeuvre pour orgue de Bach! Ça allait être une soirée formidable!

Enfin ça aurait dû être une soirée formidable, si le fils de la maison, Thibaut 13 ans, n'avait monopolisé l'attention et cela dès les premières minutes de l'apéritif, avec l'album Panini Coupe du monde 2002 qu'il venait de recevoir. L'album Panini Coupe du monde 2002! Plus de 600 images de joueurs de foot à coller. Des vignettes aux couleurs criardes, vendues de façon aléatoire par six dans une enveloppe, juste pour être sûr de pomper un maximum de fric aux parents, juste avant de partir en vacances!

On n'avait pas encore abordé le sujet de la sonde martienne, qu'il s'est mis à déchirer ses pochettes en gueulant à chaque coup le nom des joueurs, leur pays d'origine, l'équipe dans laquelle ils jouaient et le nombre de sélections. Ce petit con les connaissait absolument tous, même les joueurs du Cameroun et de la Chine Populaire!

Soixante-quatre pochettes qu'il avait achetées avec son argent de poche, fois six joueurs par pochette! Autant vous dire qu'il y avait tellement de papier sur la table basse du salon, qu'on ne pouvait même plus atteindre les raviers d'olives et de cacahuètes! William Boynton, je n'ai même pas entendu le son de sa voix. Au moment de passer à table, mes amis ont décidé qu'on mangerait sur nos genoux dans le salon pour ne pas devoir défaire les tas de vignettes que Thibaut avait commencé à classer par pays sur la table de la salle à manger. A 21h15 les Foccroulle étaient déjà partis. Il faut dire que le directeur de la Monnaie est plus à l'aise au clavier qu'avec une assiette de waterzooï remplie à ras bord sur ses genoux. Il a tout renversé sur son pantalon, et il a dû rentrer chez lui pour se changer.

L'humiliation totale

Lorsqu'à minuit et demie, je me suis permis de faire remarquer qu'il serait peut-être temps de mettre cet enfant au lit, cette petite morve m'a fusillé du regard en me disant que, si les écologistes proposaient d'abaisser à 16 ans le droit de vote aux élections communales, ce n'était pas pour que des vieux couillons comme moi lui dise l'heure à laquelle il devait se coucher! La vache, quelle soirée! Ce qui m'a fait le plus mal c'est qu'Isabelle Stengers, elle, s'y connaît à fond en foot. Elle n'a pas arrêté de discuter tactique avec Thibaut. Quand je pense que c'est elle, une femme, qui a enfin réussi à me faire comprendre ce qu'était un `hors-jeu´ ! L'humiliation sur toute la ligne!

A une heure du matin, William Boynton dormait dans le canapé. J'ai quitté la soirée écoeuré! Sur le trottoir, j'ai croisé Bernard Foccroulle qui revenait avec un pantalon propre, mais surtout avec les doubles de sa collection d'images afin d'échanger ses trois Fabio Cannavaqqro contre le Zidane qui lui manque.

Il paraît que ça vaut un paquet, le Zinedine Zidane dans la collection Panini!

© Les Sports 2002