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le lit de nicéphore nièpce

(nouvelle parue dans la Libre du 5 juillet 2001 - illu Xavier Torcelly)

L'idée de «s'arrêter en chemin» lui était étrangère. Qu'il s'agisse de son métier, de son couple, du cyclisme dont il était amateur, il avait toujours considéré devoir aller «le plus loin possible, le plus vite possible». Il était incapable de dire pourquoi cette fois-ci il avait décidé de descendre en trois étapes. Les difficultés rencontrées à l'Université devaient y être pour quelque chose, encore que lui se refusa de parler de difficultés, préférant utiliser le mot routine. A ceux qui lui posaient la question, Judas Estrup évoquait d'habitude un projet de catalogue sur Robert Adams qui l'obligerait sans doute, un jour ou l'autre, à prendre une année sabbatique. Son problème était pourtant plus simple et surtout plus cruel : pour la première fois en dix ans qu'il enseignait à Horsholm, les autorités de l'Université n'avaient pu lui garantir qu'il conserverait son cours d'»Histoire de la photographie». Un cours qu'il avait lui-même créé et que l'engagement du jeune Hubervïtt semblait devoir remettre en question.

L'indication à l'entrée du village de Chalon-sur-Saône lui rappela ses «difficultés» - et cela bien que lui-même refusa de les envisager sous cet angle, préférant parler de routine ou de projets d'articles sur Adams... Sur sa gauche un vilain monument de pierres jaunes évoquait la naissance en ces murs du père de la photographie. Il était émouvant de penser qu'une invention aussi décisive ait pu voir le jour dans ce coin perdu du Maconais. Ann lui demanda s'il s'agissait de Nièpce, le Nièpce qui avait entre autre inventé le moteur à explosion pour bateaux. Alors qu'il aurait suffi de dire oui, il conserva le silence, absorbé par des questions auxquelles il ne pouvait apporter de réponses - entr'autre celle de savoir ce que ce jeune Hubervitt avait fait pour mériter une telle considération de la part des autorités universitaires. De plus, Judas le reconnaissait, Nièpce ne faisait pas partie de ses références habituelles. Eastman, oui. Talbot, oui. Nièpce, non, d'autant que son cours partait des artistes contemporains et remontait à contre-courant l'histoire de la photographie - le nombre réduit d'heures du second semestre lui permettait rarement de remonter jusqu'aux pionniers. A dire vrai, en dix ans il n'avait jamais réussi à aborder devant ses étudiants la personnalité de Nièpce. Ce choix n'avait pas été sans poser quelques problèmes. Il y avait moins d'un an, le recteur l'avait appelé dans son bureau afin d'évoquer le cas d'un étudiant qui lors d'un jeu télévisé inter-universitaire avait répondu Nietzsche à la question : - Qui fut l'inventeur de la photographie? Plutôt que d'argumenter ses options pédagogiques, Judas avait préféré répondre par la dérision en minimisant l'erreur de l'étudiant. Après tout, avait-il répondu au recteur, dans le dictionnaire des noms propres, celui de Nietzsche suit directement celui de Nièpce! La méprise n'était donc que de quelques centimètres!

Le guide sur les genoux, Ann passa en revue les adresses sans rien trouver qui l'inspira. Pour la plupart de leurs amis, du moins ceux pour qui l'idée de «s'arrêter en chemin» n'était pas étrangère, l'hospitalité bourguignonne faisait de la région le paradis de cette formule peu fréquente au Danemark : la chambre d'hôtes. Des étapes qui se transformaient en de véritables instants de bonheur, c'est du moins ce que prétendaient leurs amis M. et V. qu'ils s'apprêtaient à rejoindre dans le Sud.

Lorsque Judas aperçut l'indication, elle lui sembla apporter bien plus qu'une solution à son besoin immédiat d'hébergement. Non seulement il sut que c'est là qu'il désirait loger, mais en plus son instinct releva dans ce concours de circonstances, l'amorce d'une opportunité plus large. Comme un signal diffus dont tout son corps ressentit les effets. Le jeune Hubervitt n'est rien qu'un petit con! pensa-t-il.

Maison Niépce

(ancien Relais de poste rénové en 1717)

chambres et table d'Hôtes

 

Sans qu'il ait eu à lui faire part de son intuition, la remarque d'Ann ne fit que renforcer le pressentiment : - Ce serait trop drôle !, dit-elle.

Quelques minutes plus tard, Judas Estrup arrêta la voiture devant un bâtiment envahi par la vigne vierge dont la porte cochère entrouverte laissait apercevoir les buis taillés d'un (petit?) jardin à la française.

Lorsque la propriétaire leur indiqua qu'il lui restait une chambre avec salle de bains, la plus belle, celle donnant sur le jardin, il sut - c'est du moins ce qu'il prétendit par la suite à ses amis de l'université - que le processus de contre-attaque venait d'être amorcé et cela même s'il ignorait encore les formes qu'elle pourrait prendre.

Il devait être deux heures de l'après-midi. Ann à ses côté émit un soupir de soulagement. Bien que Judas ressentit la frustration de quitter ce lieu si peu de temps après l'avoir découvert, ils se contentèrent d'y déposer leurs bagages et profitèrent de l'après-midi pour (re)voir l'abbaye de Cluny toute proche. Comme il devait l'avouer plus tard à Ann, le visage du jeune Hubervitt vint s'imprimer en filigrane aux vestiges romans de l'abbaye et y allait resté planté comme une écharde tout le temps que durerait la visite. Sur place ils suivirent un moment les commentaires en langue anglaise d'une guide des Musées de France. Ann fit quelques croquis et passa près de vingt minutes à feuilleter les ouvrages d'architecture présentés dans la petite librairie. Lui se contenta de choisir un carte postale à envoyer à sa mère, une femme qui n'y connaissait rien à l'Histoire de la photographie, mais pour qui celle de la religion n'avait aucun mystère. Une femme, disait Judas, dont le rêve secret aurait été d'avoir un fils pasteur.

Lorsqu'ils regagnèrent la Maison Nièpce en début de soirée, le «signal diffus» n'avait rien perdu de son intensité. Judas fut ravi d'entamer la visite par le jardin : un hectare, comme l'annonçait le dépliant, clos de murs et dont les perspectives aboutissaient à une pièce d'eau surmontée d'un petit temple d'amour. Judas voulut savoir si on en parlait comme du Jardin Nièpce.

Après un détour par la tombe d'un chien qui venait de mourir, les propriétaires, un couple d'assureurs belges ayant quitté leur pays pour des raisons obscures, les firent entrer dans la maison : dix-huit pièces, toutes décorées avec beaucoup de recherche. Ensuite seulement ils purent prendre possession de la chambre avec salle de bains, la plus belle, etc... Pour Ann, la surface de la salle de bains restait un critère absolu de confort. Il faut dire que leur maison de Horsholm, comme toutes celles que l'université réservait à ses professeurs, et pas uniquement à ceux qui enseignaient «l'histoire de la photographie», ne comportait qu'une salle d'eau dans laquelle il était impossible de se tenir à deux.

Sur le bord d'un fauteuil dans le genre Récamier Judas resta assis de longues minutes à se demander si cette forme de raffinement était liée à «l'idée de s'arrêter en chemin» où si elle tenait à des paramètres moins touristiques. Pouvait-il la considérer comme la condition ou plutôt comme le décor de ce qu'il appelait déjà sa revanche? En montant le grand escalier qui menait au premier étage, la propriétaire (une femme d'une quarantaine d'années aux cheveux très noirs) s'était crue obligée d'aborder la personnalité de Nièpce. Judas l'avait interrompue avant qu'elle ait prononcé le mot «photographie» : - je suis professeur d'histoire de la photographie dans une université proche de Copenhague. Elle avait précisé que si Nicéphore n'y avait sans doute jamais vécu, la maison avait toujours appartenu à la famille et que c'est encore à un Monsieur Nièpce qu'ils l'avaient achetée deux ans auparavant.

Judas se souvenait qu'en montant ce grand escalier le signal était devenu plus sensible au point de ressembler à une légère vibration.

A en juger par son format, sa situation et la petite alcôve y attenant, Estrup estima que sa chambre avait dû être de tout temps celle dévolue aux maîtres de maison. Il estima que les Nièpce avaient dû s'y succéder. S'y reproduire. Les cousins(?). Les oncles(?). Peut-être même les parents de l'inventeur... Ann l'appela afin qu'il puisse juger de la grandeur de la salle de bains qui selon elle était plus grand que leur salon de Horsholm. De part et d'autre d'un double évier en marbre rose, des vitrines de bois vernis montaient jusqu'au plafond, les rayons encombrés d'une collection de flacons et d'outils liés, c'est du moins ce qu'il supposa, à la pratique de la pharmacie. Lorsqu'ils quittèrent la chambre après s'être rafraîchis, un mystérieux travail d'érosion avait permis à Judas de circonscrire la topographie de sa contre-offensive. S'il n'était pas encore question de plan, le terrain, lui, existait. Et sur ce terrain, la chambre qu'ils occupaient tenait une place essentielle. De ça au moins il était certain.

Ils prirent l'apéritif dans la cour. Le propriétaire, dont Judas ne comprit le prénom que le lendemain, leur présenta deux couples de jeunes Anversois qui occupaient les chambres côté village. Ann demanda le prénom des nourrissons qui les accompagnaient - Judas Estrup reconnaissait à Ann une facilité à nouer le contact dont il se sentait démuni. Il prétendait que sous cet angle, Ann n'était quasiment pas Danoise. La propriétaire leur présenta également l'adolescent qui venait de pousser la porte cochère et qui était son fils, et qui dès septembre allait entamer des études de mécanique automobile à Mâcon, et qui alluma un feu dans la grande cheminée de la salle à manger juste avant qu'ils ne passent à table. A table, ils s'assirent tout naturellement à côté des flamands, laissant la propriétaire en compagnie de deux touristes dont Judas a préféré ne garder aucun souvenir si ce n'est que l'une (la plus âgée) était la mère de l'autre. Bien qu'il ne vit rien dans cette grande pièce qui put servir un projet de «revanche universitaire», Judas fit honneur au repas. Il se souvient d'une tarte aux courgettes du jardin et d'un nombre important de bouteilles de vin que les jeunes flamands partagèrent avec eux.

Après avoir évoqué la tendance qu'éprouvent les chats à s'approcher des personnes qui ne les supportent pas, la discussion glissa sur le terrain professionnel. Les jeunes Anversois travaillaient à la télévision flamande pour laquelle ils produisaient chaque semaine une émission plutôt impertinente : ils racontèrent que peu avant sa mort, Frank Sinatra de passage en Europe en avait été l'invité d'honneur. Ils racontèrent comment avant son arrivée sur le plateau, ils avaient suggéré au public venu en masse pour l'acclamer de ne pas réagir à la fin de la première chanson. L'émission avait commencé. Sinatra avait parlé de ce qui l'amenait en Europe, de ce qui faisait son actualité (il ne savait pas encore que sa mort allait très vite devenir sa seule actualité) et avait interprété Strangers in the Night. A la fin de la chanson le public était resté de marbre. Pas un cri. Pas un applaudissement. Un silence absolu... Frank Sinatra en était resté pétrifié, incapable de comprendre ce qui lui arrivait. Les deux jeunes Anversois se vantaient d'avoir sans doute été la cause indirecte de sa mort.

Estrup fut assez admiratif devant la décision qu'ils venaient de prendre d'arrêter l'émission alors qu'elle battait tous les records d'audience. Il croit se souvenir que l'un des deux jeunes hommes utilisa le mot routine

Ann parla avec leurs compagnes et fit dans son carnet le portrait à peine ébauché de chacun des nourrissons. Elle les rehaussa au feutre violet et accepta - ce qu'elle ne faisait jamais - de les offrir aux parents.

Bien que les jeunes Anversois dussent avoir une trentaine d'années, soit l'âge du jeune Hubervitt, Judas les écouta avec beaucoup de sympathie et lorsque ceux-ci lui posèrent des questions sur son métier, il se surprit à ne pas répondre par sa traditionnelle formule «du besoin d'année sabbatique que tout professeur... etc». Il expliqua simplement que pour des raisons dont il ne parvenait pas à préciser la teneur, un jeune collègue extrêmement doué, mais surtout extrêmement ambitieux, était sur le point de lui ravir son cours d'histoire de la photographie. Un type qui s'appelait Hubervitt et que Judas soupçonnait de vouloir enseigner l'histoire de la photographie dans le sens chronologique.

Le plus jeune des Anversois regretta de ne pas avoir eu l'occasion d'inviter dans leur émission le jeune collègue afin de lui faire perdre une partie de ses prétentions. Peut-être même aurions-nous réussi à le faire mourir! avait-il ajouté. Nous aurions pu l'enterrer dans le jardin, à côté du chien! avait alors dit le propriétaire.

Judas alluma un cigare, comme pour fêter une revanche qu'il sentait ne plus pouvoir lui échapper.

A la fin de la soirée, un des jeunes couples de flamands les accompagna jusque sur le palier séparant les chambres côté jardin de celles côté village. Une fois dans la leur Ann, dos collé à la porte qui venait de se refermer, lui avoua d'une voix joyeuse qu'elle aurait bien échangé sa place avec celle de la jeune mère. Juste pour une nuit évidemment! Bien que dans l'absolu l'idée d'accueillir contre le sien le corps de la jeune Anversoise lui parut assez agréable, Judas considéra que perdre le même été sa femme et son cours d'histoire de la photographie serait peut-être beaucoup pour un seul homme.

C'est en ouvrant le tiroir de sa table de nuit que la «solution Hubervitt» allait s'imposer à lui comme une évidence. Après un lent crescendo le signal allait prendre les contours précis d'une musique malicieuse. Lui se rappelle d'une révélation qu'il aurait sans doute partagée avec Ann si celle-ci ne s'était endormie à ses côtés sans même prendre le temps de se déshabiller. Il sortit du meuble une farde en cuir qui contenait du papier à en-tête. Un bloc de marque anglaise dans l'angle duquel était imprimé en lettres dorées : La «Maison Nièpce» - Ancien relais de poste restauré en 1717 à Chalon-sur-Saône

Il allait écrire une lettre!

Estrup fut ravi que l'en-tête ne comporta pas la mention «chambre d'hôtes». Ce déficit permettait en effet toutes les interprétations quant à sa présence là. On pouvait tout imaginer : un séminaire d'historiens de la photographie, un colloque autour de la personnalité de Robert Adams, une conférence sur la façon d'enseigner l'histoire du médium photographique en commençant par les artistes actuels. Si la lettre était assez évasive, on pourrait même imaginer les descendants de l'inventeur recevant en grande pompe le fameux Professeur Judas Estrup de l'Université d'Horsholm au Danemark.

Encore que l'analogie entre chambre d'hôte et chambre noire ne manqua pas d'intérêt.

Il sentit monter en lui une grande excitation.

Jetant un regard sur le corps d'Ann étendu par dessus les draps, il ressentit comme de l'énervement, moins lié au rêve dans lequel elle devait être embarquée qu'à cette indifférence à la partie entrain de se jouer. Au caractère imminent de la contre-offensive. Ce que lui-même qualifierait plus tard devant ses amis M et V, de formidable retournement de situation.

Judas comprit très vite que le contenu de la lettre aurait moins d'importance que la formule qui la clôturerait. Il se contenta donc d'y rassembler un certain nombre de lieux communs auxquels seule la largeur de sa plume Rotring semblait donner une consistance. Evidemment il aurait pu écrire directement à son jeune collègue. A cet insupportable petit vénéneux d'Hubervitt. Une lettre qui aurait claqué comme un avertissement, comme le brame d'un vieux mâle décidé à impressionner son jeune concurrent, en l'occurrence ce petit con d'Hubervitt. Mais il y avait peu de chance que ce dernier se laissa impressionner par un bricoleur Chalonnais qui n'avait jamais réussi à fixer les images obtenues dans sa chambre portative. Hubervitt lui, c'est évident, préférerait à juste titre passer la nuit dans celle de Cindy Sherman ou d'Andréas Gusrky, voir même celle de Jeff Wall.

Pour le recteur par contre Nièpce restait incontournable. Et dans les difficultés qui étaient les siennes, c'est évidemment le recteur qui aurait le dernier mot.

L'ancien assureur - un homme qui avait été jusqu'à sculpter une pierre tombale pour son chien enterré dans le jardin - avait avoué ne pas connaître les liens de filiation exacts qui existaient entre les anciens propriétaires et l'inventeur. Judas ne tenait d'ailleurs pas à en savoir plus. Finalement le flou laissait place à toutes les suppositions. D'après Judas il était impensable que Nicéphore n'ait jamais rendu visite à des membres de sa famille habitant le même village que lui. Après tout, les flacons exposés dans la salle de bains pouvaient très bien confirmer cette hypothèse. Ils avaient pu servir aux recherches qui avaient amené Nicéphore et son frère Claude à découvrir les propriétés du bitume de Judée, du chlorure d'argent, de la résine de gaïac... Et si lui même n'avait jamais dormi dans cette pièce, on peut imaginer que ses parents y avaient logé. Peut-être sa mère avait-elle utilisé ce lit alors qu'elle était enceinte de lui. L'hypothèse que cette couche ait pu servir de «suport» à la conception de Nicephore remplit le corps de Judas Estrup d'une formidable sensation de bien-être. Après quelques hésitations il acheva sa lettre par une formule qui lui sembla imparable

...

C'est du lit même où naquit Nicéphore Nièpce que je vous écris ces quelques lignes, en témoignage de ma plus profonde considération.

Signé: Judas Estrup Titulaire du cours d'Histoire de la photographie.

 

Bien sûr il aurait pu apporter au lit une touche plus dramatique en le présentant comme celui dans lequel était mort Nièpce, mais le concept de naissance (de renaissance ?) était assez fort, assez ouvert et chargé de perspectives pour se permettre d'en évacuer le pathos. De plus, il impliquait une sorte d'héritage spirituel dont le jeune Hubervitt ne pourrait jamais se revendiquer : le lit de Nicéphore Niépce l'inventeur de la photographie, dans lequel avait également dormi Judas Estrup le fameux professeur d'Histoire de la photographie de l'université d'Horsholm.

Ils partirent trop tôt le lendemain matin pour partager leur petit déjeuner avec les jeunes Anversois.

Après avoir laissé sur la droite de la route le souhait affiché par les autorités de voir le voyageur revenir un jour au pays de Nicéphore Nièpce, Judas passa le revers de la main sur la joue d'Ann en disant : - finalement il faudrait s'arrêter en chemin plus souvent!

Elle se contenta de lui rappeler la carte de Cluny qu'il devait encore écrire à sa mère.

 

Chalon - Bruxelles

Juillet 98