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avoir Renoir à ses côtés

Avec les années, Judas Arensberg avait de plus en plus de peine à supporter qu'une femme de 83 ans l'oblige encore et toujours à l'appeler 'Marraine'. Bien sûr il n'était pas ingrat au point d'oublier que c'est à elle qu'il devait d'avoir pu entreprendre des études de médecine; à elle qu'il devait l'achat de sa première voiture neuve (une Ford Taunus brun métallisé) et l'installation de son cabinet dentaire. Et si on remontait plus loin, c'est encore à elle qu'il devait cette forme d'affection particulière que des gens isolés, des femmes le plus souvent, peuvent témoigner aux pupilles de la nation - une affection tout à la fois impulsive et raide, mais dont on est près à se contenter lorsqu'on est interné depuis la naissance dans un orphelinat.

Lorsque deux jours auparavant elle l'avait appelé afin de lui annoncer qu'elle comptait sur lui pour une 'escapade en Champagne', il avait cru pouvoir refuser en se retranchant derrière cette pointe de pneumonie qu'on venait RÉELLEMENT de lui détecter. Malheureusement elle ne lui avait pas laissé le temps de mentir. A la question : - As-tu de la température?... elle avait elle-même répondu - ...alors, tu vois bien qu'il n'y a pas de problème!

Malgré une mise en route de bonne heure, la chaleur avait rapidement transformé l'habitacle de la Taunus en une impitoyable fournaise - durant les trois jours qui suivirent, la radio allait parler de pics jamais atteints depuis le début du siècle. Judas crut déceler dans le stoïcisme dont sa marraine fit preuve à cette occasion, moins le plaisir que la nécessité d'assumer jusqu'au bout un projet dont elle était à l'origine. Lui ne se priva pas de soupirer énormément.

Reims!

Le seul fait de prononcer ce mot résumait (toujours d'après judas) les limites objectives d'un tel parrainage. Était-ce le hasard ou l'absence d'hérédité biologique, il n'aurait pu le dire; la seule chose dont il était sûr c'est qu'il détestait en gros tout ce que sa marraine adorait (les églises gothiques, les reportages sur les animaux, les opéras italiens...) alors qu'elle même, juste retour des choses, considérait avec une surprise dégoûtée tout ce pour quoi il se passionnait (le design en plastique, les courses cyclistes, les opéras de Rameau...).

Il n'y avait jamais mis les pieds, pourtant il en était sûr : Reims devait être une ville infâme puisqu'elle désirait s'y rendre.

Une fois sur place il fallut trouver une place à l'ombre pour se garer. Et bien sûr visiter la cathédrale... Comment Judas aurait-il pu s'enthousiasmer pour un monument dont la renommée laissait si peu de place à la critique? (à la différence de sa marraine, il détestait Proust, Rubens, l'abbé Pierre... surtout l'abbé Pierre). Pour lui cela ne faisait aucun doute, la cathédrale de Reims n'était qu'un long machin austère dont la guerre n'avait pas endommagé assez de vitraux pour y laisser pénétrer la lumière qui aurait pu la rendre sympathique. Quant à son porche, il aurait fallu prendre du recul pour l'apprécier mais la chaleur était si intense sur le parvis que Judas laissa sa marraine s'y aventurer seule. Elle y resta plantée plusieurs minutes, la main droite repliée par dessus les yeux.

A 13 heures, il fallu chercher un endroit pour manger. Après avoir circulé dans des rues désertées par la canicule, ils finirent pas s'asseoir à la terrasse d'une des brasseries de la place Drouet d'Elion. Sachant qu'elle détestait le gésier d'oie confit il s'empressa d'en commander. Sans doute son choix à elle procéda de la même logique puisqu'elle commanda des rognons de veau dont elle savait pertinemment que l'odeur suffirait à lui donner envie de vomir. Elle trouva les rognons excellents! Lui se retrouva devant une montagne de gésiers trop peu cuits et dont la garniture de pommes de terre se décomposait en une sorte de purée rosâtre dont il avala jusqu'au dernier morceau, ne désirant pas offrir à la femme qui l'avait pourtant sorti de l'orphelinat le plaisir d'une remarque dans le genre : - Tu n'aimes plus le gésier d'oie confit à présent ?

Lorsqu'elle lui rappela de prendre ses antibiotiques, il crut déceler dans sa voix comme une teinte de cynisme.

Le programme de l'après-midi comportait une visite du Musée des Beaux-Arts qui s'avéra plutôt agréable bien qu'à aucun moment le système de conditionnement d'air ne parvint à dissiper l'effet de chape dont ils étaient l'objet. Marraine (Judas détestait avoir à utiliser ce nom) traversa sans un regard les deux expositions temporaires qui y étaient organisées. Il la laissa visiter seule les salles des porcelaines et se plongea dans une série de dessins préparatoires de Lucas Cranach récemment acquis par le musée, ainsi qu'une vingtaine de paysages de Corot émanant de la collection Lundy. Il y avait dans les Cranach quelque chose qui dépassait la simple élégance et permettait à la personnalité des modèles de transpirer au travers de la tempéra : c'est la formule qu'il utilisa plus tard. Quant aux Corot, son plaisir procéda moins des audaces plastiques que certains croyaient pouvoir y déceler que de la façon dont ses paysages se démarquaient de ceux des peintres romantiques All... - Judas fut soudain ramené à la réalité par une remarque d'un gardien insistant pour que sa tutrice arrête d'utiliser le flash de son appareil photographique.

(Judas se rappelle en outre d'une somptueuse Juive à Tanger de Landelle et d'une Odalisque attribuée à François Boucher, dont la robe retroussée sur les reins dévoilait une paire de fesses à vous laisser hébété. )

- Charmant petit musée, bien qu'assez pauvre en Sax ! c'est ainsi que l'on peut résumer les réactions de la vieille dame au terme de sa visite; et employant du personnel plutôt grossier!

Plus par provocation que par goût, Judas acheta la carte postale reproduisant l'Odalisque de Boucher, du moins celle qui lui était attribuée.

Lorsqu'ils regagnèrent la voiture, celle-ci se trouvait en plein soleil. Le simple fait de s'y asseoir leur fit perdre le peu de fraîcheur que le musée leur avait apporté. La pointe de pneumonie allait retrouver sa place au fond de sa poitrine, accompagnée de véritables accès de fièvre que le fait de rouler ne parviendrait pas à apaiser. Les paysages se succédèrent mêlant à la blancheur de la craie, la poussière soulevée par les moissonneuses. La Champagne n'était plus qu'une sorte de paillasson roussi dont les fades inflexions n'offraient aucun espoir d'ombre.

L'enfer allait durer plus d'une heure encore.

En approchant d'Aix-en-Othe sa passagère laissa transparaître des signes d'anxiété : - J'espère au moins que tu seras content! J'espère au moins que ce sera aussi bien que la photo du guide!

En d'autres circonstances cette auberge aménagée en bordure de Vove, dans les bâtiments d'une ancienne scierie, aurait en effet présenté un charme indéniable. Mais le fait de s'y arrêter avec sa marraine (cette femme à qui il devait pourtant l'installation de son cabinet dentaire) faisait perdre à l'endroit une bonne partie de son attrait. On les installa dans les chambres mansardées d'un bâtiment annexe donnant sur un petit bassin de natation.

A l'inverse de sa marraine, Judas détestait l'idée qu'on puisse tapisser une chambre avec du tapis plein. Les murs et le plafond de la sienne en étaient recouverts : un revêtement synthétique à poil ras et à motifs verts qui, la chaleur aidant, devait pouvoir vous faire mourir d'asphyxie - la mort par asphyxie étant celle qu'il avait toujours redoutée le plus, à la différence de sa marraine pour qui la mort par hydrocution était la plus redoutable. Il fut pris de hauts le coeur. La pneumonie semblait avoir essaimé jusque dans sa gorge.

A l'oppression pulmonaire et au risque d'étouffement vint s'ajouter une angoisse somme toute bien plus effarante : et s'il venait à l'idée à sa tutrice de se mettre en maillot de bain!

Bien sûr la crainte s'avéra injustifiée et comme souvent en pareil cas elle fut à l'origine d'un accès de culpabilité. Judas se demandait fréquemment si les sentiments qu'il entretenait à l'égard de cette femme ressemblaient de près ou de loin à ceux qu'on éprouve pour de vrais parents.

Est-ce la présence de cette adolescente qui, le menton replié entre les clavicules, ne cessait de se contempler les seins? Ou plutôt ce groupe d'hommes et de femmes de son âge qui, à l'autre extrémité du bassin, évoquaient avec amusement une croisière en Grèce à laquelle ils avaient participé et durant laquelle la bateau avait pris feu? Quoi qu'il en soit et malgré les réticences que cette appellation entraînait chez lui, il ne cessa de l'appeler 'Marraine' afin d'être certain qu'on ne les prit pas pour un couple contre nature.

A l'heure du repas, on les installa sur une terrasse qui enjambait le ruisseau. Lui aurait préféré un situation moins en évidence, mais sa marraine choisit d'emblée la table la plus au centre (avec la fraîcheur du soir Judas avait espéré voir entrer sa maladie dans une phase de rémission, pourtant il faillit se sentir mal, très mal, lorsqu'elle commanda pour pouvoir comparer, précisa-t-elle, son second rognon de veau de la journée). Bien qu'elle ait changé de tenue, l'adolescente assise à la table d'à côté continua à se regarder les seins. Quant au groupe d'amis qui prit place sur la gauche, leur physionomie présentait un paramètre atypique qui l'occupa une bonne partie du repas. Bien sûr les cernes bleutées que l'une des femmes arborait sous les yeux aurait dû le mettre sur la voie, mais lui les prit d'abord pour les séquelles d'un accident de la route ou de l'incendie du navire sur lequel ils avaient voyagé. C'est le maintien raide de leur cou, le léger grèlement de l'épiderme à hauteur des tempes et la façon étrange dont la peau de leurs joues se tendait lorsqu'ils parlaient, qui le mirent sur la piste. Il se souvient du gloussement émis lorsqu'il comprit enfin : les six amis mangeant à la table d'à côté venaient tous, sans exception, d'être l'objet d'un lifting complet du visage.

Le plus étonnant, c'est qu'en suivant leur conversation Judas Arrensberg comprit que le chirurgien qui les avait opérés faisait partie du groupe et que lui-même n'avait pas échappé au bistouri. Pouvait-on imaginer qu'un chirurgien esthétique, même doué, puisse s'opérer lui-même ?

Il eut beau l'aérer, sa chambre s'avéra être une étuve dans laquelle il lui fut impossible de trouver le sommeil.

Le programme du lendemain ne laissait aucune place à l'improvisation. Il prévoyait une visite de Troyes comprenant la cathédrale, le musée y attenant ainsi qu'une surprise dont Judas se serait bien passé mais à laquelle sa marraine tenait absolument : la visite de la maison de la dentisterie qui, selon elle, renfermait une collection unique en Europe d'outils liés à la profession. Après tout n'était-ce pas à elle qu'il devait d'avoir pu devenir dentiste? D'avoir pu s'installer à son compte dans un cabinet qui profitait des dernières avancées technologiques ? Le programme prévoyait également un détour par le village d'Essoyes où Auguste Renoir avait fait construire son atelier et dans le cimetière duquel il était enterré (Judas était persuadé que sa marraine n'aurait jamais autant aimé Renoir si lui même ne l'avait pas autant détesté, et inversement).

Mais rien n'allait se passer comme prévu.

Ils partirent de bonne heure afin d'éviter la fournaise. Et c'est à hauteur de Chaource que la roue arrière gauche de la Taunus émit ses premiers grincements; d'abord sous la forme d'un feulement à peine audible qui très vite s'imposa de façon indéniable. En l'espace d'un kilomètre et demi le grincement devint un effroyable hurlement métallique que chaque coup de frein amplifiait.

Lorsqu'il arrêta la voiture à l'ombre d'un bouquet de noisetiers, Judas fut pris d'une formidable envie d'être mort

En une fraction de seconde, l'étendue du désastre lui traversa l'esprit sous la forme d'une addition de constats implacables : on était dimanche + terrassé par la chaleur, ce village dont il ignorait le nom était absolument désert + on avait décelé en lui un début de pneumonie qui, dans l'atmosphère étouffante de cette route secondaire, allait sans doute virer à la pleurésie (qui sait peut-être même à la tuberculose) + et sa marraine, celle-là même qui l'avait sorti de l'orphelinat, se trouvait assise à ses côtés, sur le siège du passager...

Dans cette succession de catastrophes, une petite lumière sembla néanmoins se mettre à vaciller : après tout n'était-ce pas elle qui avait financé l'achat de cette voiture? N'avait-elle pas pris du même coup une part indirecte mais néanmoins décisive à la panne dont ils étaient victimes ?

Le fait d'avoir pu établir les responsabilités de chacun aida Judas à retrouver son sang froid. Il démonta la roue mais ne vit rien qui put expliquer la panne. Après avoir parcouru dans son manuel les chapitres consacrés aux roues arrières, il se résolut à pousser la grille du jardinet devant lequel il était arrêté afin de demander de l'aide. Le propriétaire, un ancien fusilier-marin récemment opéré du coeur, lui proposa de se laver les mains et de téléphoner. Après plusieurs essais infructueux il parvint à contacter son assurance qui lui promit une intervention endéans les deux heures. - Votre maman ne désire-t-elle pas se rafraîchir? demanda la femme. - Ce n'est pas ma mère, s'empressa-t-il de répondre, sans pour autant préciser qu'il s'agissait de sa marraine.

Entre temps, un jeune voisin - mécanicien à Troyes - passa sous la voiture et diagnostiqua une usure des plaquettes de frein. Pour lui, cela ne faisait aucun doute, c'était les plaquettes, et trouver des plaquettes de frein un dimanche n'allait pas être évident. D'autres voisins proposèrent de l'eau fraîche, et Judas finit par accepter l'invitation du cardiaque à prendre l'apéritif dans son jardin. Comme si elle ne voulait rien savoir de ce qui pourrait remettre en cause la pertinence de cette excursion, la vielle dame ne daigna pas descendre de la voiture. Tout le temps qu'il but, Judas vit son profil décharné dans l'habitacle de la Taunus. Une situation absurde qui suscita en lui un mélange d'agacement et d'admiration.

Le dépanneur mit plus de temps que prévu. Quand vient l'heure du repas, Judas était toujours attablé sous les érables du jardin, et sa marraine n'avait pas quitté sa place à l'avant de la Ford. Il dut se faire violence pour refuser l'invitation de la propriétaire lorsque celle-ci lui proposa de partager les ris de veau qu'elle venait de préparer. Les ris de veau étaient sans conteste le plat préféré de Judas Arrensberg et de ce fait, un de ceux que sa marraine détestait le plus. Il retourna à la voiture. A plusieurs reprises on vint prendre de leurs nouvelles et leur proposer de l'eau fraîche. Et lorsqu'à trois heures de l'après-midi le dépanneur arriva enfin, la Taunus semblait s'être déjà imposée comme un fragment de paysage allant de soi.

A la description qu'on lui fit du grincement, le jeune dépanneur pencha pour un caillou coincé entre le disque et la mâchoire du frein. Il démonta la roue, s'agenouilla dans les haute herbe et se redressa presqu'aussitôt un petit gravier noirci dans le creux de la main : - Vous faisiez encore trois kilomètres et il serait tombé de lui-même.

Il était trop tard pour envisager de visiter Troyes, par contre on pouvait encore faire le détour par l'atelier de Renoir, c'est du moins ce que prétendit la marraine de Judas Arrensberg, celle-là même grâce à qui il avait pu devenir dentiste. Lui pensa qu'elle avait fait preuve d'assez de patience pour ne pas engager avec elle une discussion sur l'opportunité d'aller voir l'atelier d'un peintre aussi peu intéressant que Renoir.

Il estime par ailleurs qu'en atteignant Essoyes la température dans la Taunus devait avoir atteint les 55°.

A cette heure le village ne présentait qu'une succession de volets fermés qu'aucun souffle ne venait agiter. Un village parfaitement immobile. Comme saisit dans une lave invisible. Un village de sel...

Ils trouvèrent sans difficulté le petit bâtiment isolé au fond d'un verger qui avait jadis abrité l'atelier du peintre et qui depuis était géré par une association de dames bénévoles. Une sorte de musée sans oeuvre dont le seul objet concret était le lit dans lequel avait dormi Renoir. Pour le reste quelques vitrines contenant des photos, des fac-similés de lettres et deux ceps de vigne ayant fait partie, c'est du moins ce que prétendait l'étiquette, de la collection personnelle du maître. Comme Judas s'y attendait, sa marraine trouva tout cela magnifique! Magnifiquement émouvant!... Trop heureuse de trouver à qui parler, la responsable leur dressa un panorama complet de la carrière du peintre, des liens étroits qu'il avait entretenus avec le village (dont son épouse était originaire), des souvenirs qu'il y avait laissé, de l'arrière petite fille actrice qui avait repris depuis peu la maison familiale juste de l'autre côté du verger... et puis surtout de Gabrielle! Gabrielle, la fille du pays qui avait été la gouvernante des enfants Renoir et plus tard un des modèles préférés de l'artiste. Cette même Gabrielle que l'on retrouvait sur un tableau de 1895, jouant avec Jean (le cinéaste) alors âgé de deux ou trois ans.

Saoulé par la conversation des deux femmes, Judas s'assit face à la reproduction de l'oeuvre et laissa échapper une sorte de sifflement d'extase. Gabrielle était formidablement belle, avec sa large bouche et sa mèche lui tombant devant les yeux... La scène dégageait un charme si particulier qu'il n'accompagna pas sa marraine dans la visite de l'étage. Car le tableau dépassait de loin les explications que la bénévole avait bien voulu leur fournir. Cela sautait aux yeux! Il ne s'agissait pas uniquement d'une jeune nurse jouant avec un enfant... Ou plutôt, il ne s'agissait pas simplement de cela! C'était - Judas en aurait mis sa main au feu - le portrait d'une maîtresse. Tout dans la pause de cette femme-enfant et dans la sensualité troublante qu'elle dégageait, accréditait cette hypothèse : la façon dont elle penchait la tête et dont elle détournait les yeux, la manière dont elle souriait (non comme on le fait à un enfant, mais comme on sourit à l'homme que l'on vient de rejoindre dans la maison au fond du verger) et puis surtout la façon dont elle rougissait de l'audace qui était la leur.

Ce n'est évidemment pas la version fournie par l'association...

Le quart d'heure durant lequel il resta seul à contempler Gabrielle et Jean s'offrit comme un répit délicieux. Ce vieux cochon d'Auguste Renoir!... Un moment Judas pensa même être guéri, malheureusement il allait suffire d'une voix dans l'escalier métallique menant à l'étage pour que le début de pneumonie retrouve toute sa virulence. Une voix qui prétendait n'avoir jamais rien vu d'aussi beau! N'avoir jamais rencontré une personne aussi compétente, aussi passionnée par la transmission du savoir, aussi consciente du devoir de mémoire!

Judas était tellement heureux de sa découverte qu'il ne tint pas à la partager. Il n'allait tout de même clamer devant ces deux dames âgées, le plaisir qu'il avait éprouvé devant ce tableau; la joie de découvrir que Renoir n'était pas qu'un peintre célèbre, mais aussi un fameux 'quetteur'!

Après qu'il ait acheté et rangé la carte postale de Gabrielle tout contre celle de l'Odalisque de Boucher, Judas pensa pouvoir proposer à sa marraine un retour vers l'hôtel de la scierie. Sans doute aurait-elle accepté si la bénévole n'avait insisté pour qu'ils visitent encore le cimetière.

Pour la seconde fois de la journée, le dentiste eut envie de mourir.

Le cimetière dont les tombes se détachaient avec une précision implacable dans le bleu acier du ciel, semblait s'être mué en une véritable soufrière - une impression renforcée par la présence anachronique d'obus garnissant un carré de tombes militaires. Heureusement ils n'eurent pas à chercher. Dans ce quadrillage étuvé, les deux tombes Renoir offraient comme un sursis. Judas ne laissa pas à sa marraine le plaisir d'y être la première. Il marcha d'un pas rapide en direction des deux stèles claires, l'une surmontée par le buste du peintre, casquette enfoncée jusqu'au milieu du front, et l'autre par celui d'une jeune femme à chapeau fleuri dont Judas reconnut immédiatement le sourire.

Ce vieux pervers d'Auguste avait donc fait placer sur la tombe de son épouse un portrait de celle-ci au travers duquel il n'avait pu s'empêcher de faire émerger le sourire de sa jeune maîtresse... Le corps de Judas fut secoué d'un frisson proche de la gratitude; le privilège de ceux qui sont les premiers à percer un mystère essentiel. Tous étaient donc réunis là, même Jean (le cinéaste que Judas aimait tant et dont sa marraine n'avait vu aucun des films).

Pris par l'émotion, lui crut un instant que sa tutrice avait traîné en route. En fait, il l'aperçu sur sa gauche en train de réfléchir devant le rectangle de terre fraîchement retournée qui jouxtait la tombe du peintre. Il entendit très nettement la remarque qui lui échappa presque malgré elle : Il me la faut!

- Que vous faut-il, marraine ?

Les heures suivantes allaient être entièrement consacrées à ce qu'on pourrait appeler la résolution de ce projet incongru.

Un petit panneau planté au milieu du rectangle de terre indiquait que la concession arrivait à son terme et que l'emplacement cherchait un acquéreur. La remarque de la tutrice perdait de ce fait tout mystère : elle voulait acheter la concession! Elle voulait se faire enterrer à côté des Renoir! Après tout, Judas n'y voyait pas d'inconvénient pour autant qu'ils puissent regagner au plus vite l'hôtel de la scierie avec sa piscine et son adolescente qui se contemplait les seins. Les explications qu'elle lui fournit relevaient néanmoins d'un calcul auquel il n'avait jamais songé - calcul qui témoignait de sa part d'une lucidité presque gênante. En effet, si la vieille dame désirait se faire inhumer à proximité immédiate de l'artiste, c'était moins par admiration pour son oeuvre que par souci de profiter de sa notoriété. Comme d'après elle, son filleul ne viendrait jamais lui rendre visite et qu'il fleurirait sa tombe encore moins souvent, elle pensait profiter de ce qu'elle appelait un surplus de circonstance. En somme un trop plein de prières, de visites et de fleurs émanant de la tombe voisine. Elle pensait même qu'avec les nouveaux appareils panoramiques, il serait quasiment impossible de photographier les deux tombes Renoir sans que la sienne apparaisse sur la photo. Toujours d'après elle, il suffirait de moins d'un an pour qu'elle se retrouve dans les albums de voyage de milliers de touristes japonais ou australiens et que de ce fait elle se voit embarquée de façon posthume dans les voyages qu'elle n'avait pas pu faire de son vivant, préférant utiliser son argent à la promotion professionnelle de son filleul. Elle était convaincue de faire l'objet, en une seule saison, de plusieurs heures de séquence vidéo amateur ou de reportages spécialisés sur «Ces personnes qui ont choisi de se faire enterrer au côté des grands peintres»

- Mais enfin marraine...!

Il n'y avait pas de 'mais enfin Marraine' qui tenaient, elle exigea une entrevue avec le notaire le jour même (Judas en était à présent certain : sa pointe de pneumonie allait nécessiter une hospitalisation d'urgence).

Contre toute attente, le notaire était chez lui et fut d'accord de les recevoir. Durant tout le temps que dura la signature de l'acte, il les félicita du choix qu'ils venaient de poser, et cela avec l'insistance d'un promoteur immobilier.

Le seul soulagement pour Judas fut d'entendre que l'emplacement en question n'était prévu que pour une personne : il imaginait mal avoir à passer l'éternité à proximité immédiate de celle à qui il devait pourtant l'achat de sa première voiture neuve.

Judas se souvient à peine du repas qu'ils prirent ce soir-là. L'accumulation d'émotions avait fini par tendre devant ses yeux une sorte de voile au travers duquel la vie lui parvenait de façon farineuse. Il se rappelle seulement qu'à la fin du souper, sa marraine commanda un Irish Coffe (dessert qu' elle avait réussi à lui faire détester) et qu'elle exigea une paille pour le boire. On eut beau lui expliquer que tout le charme consistait à faire passer le café à travers la crème fraîche, elle ne voulut rien savoir et annonça qu'elle ne quitterait pas la table avant qu'on lui ait apporté ce qu'elle demandait. Comme il n'y avait pas de paille à l'hôtel de la Scierie, on dut envoyer quelqu'un en chercher jusqu'au village.

Quatre mois plus tard, Judas Arrensberg tomba en panne avec sa Taunus sur une autoroute allemande (un problème de radiateur semble-t-il). Comme pour accréditer les statistiques fixant à 7 minutes environ la durée de survie moyenne d'un piéton sur une voie rapide, il fut renversé par un poids lourd alors qu'il venait juste d'atteindre la borne d'appel. Il mourut durant son transport à l'hôpital. Le jeudi suivant, après une courte bénédiction dans l'église d'Essoyes, son corps fut inhumé dans la tombe jouxtant celle d'Auguste Renoir et de sa famille.

La photo que je possède de sa tombe doit avoir été prise quelques semaines après puisqu'on peut y apercevoir le médaillon gravé qui orne la stèle et sur lequel on lit clairement :

 

A Judas Arensberg

qui emporte mes regrets éternels.

Sa marraine

 

 

Reims - Bruxelles

Août 1998