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une heure et quart avant Mark Rothko

A chaque inspiration, Judas Goodrich pouvait suivre le chemin que l'air glacé parcourait en lui, et qui curieusement, après le passage des sinus, ne se dirigeait pas vers les poumons mais vers le sommet du crâne. Le mémorable interprète de Schubert, comme venait de titrer un journal suisse, s'attendait à tout moment à sentir la main d'Edith se poser sur son épaule et à l'entendre prononcer son prénom à travers l'écharpe qui le protégeait du froid. Durant des années, il avait emmené celles qu'il appelait ses fiancées au carré des fusillés de Bercylaben dans la banlieue de Dresde, un cimetière militaire dont les odeurs de tilleuls et le quadrillage régulier s'étaient, au fil de ses aventures sentimentales, comme imprimés en lui.

Judas prétendait, non sans humour, pouvoir visiter le carré des fusillés de Bercylaben les yeux fermés.

Ses genoux lui faisaient mal, surtout le gauche : une douleur que l'humidité et la station debout ne faisaient qu'attiser. Une sorte de bouillon de culture qui irradiait sa jambe jusqu'à mi-cuisse et dont l'enflement, il en était certain, devait se remarquer même à travers son pantalon...

Devant lui, une dame affirma avec un fort accent autrichien qu'à cette hauteur, il leur restait encore plus d'une heure et quart d'attente. Légèrement tournée vers la personne placée à sa droite, elle ajouta être venue visiter l'exposition la semaine précédente et avoir fait la file durant deux heures. Cette femme dont le ton suffisant - ou tout simplement "autrichien" - l'agaça, dégageait par ailleurs une odeur dont curieusement Judas ne put déterminer la nature. Une odeur aigrelette qui après le passage des sinus semblait s'accumuler au sommet de son crâne.

"A vue de nez" est une de ces expressions que Goodrich utilise fréquemment dans le but de faire rire ses interlocuteurs.

Il fut sur le point d'intervenir, mais se contenta de soupirer.

Lui aussi avait déjà vu l'exposition, avec son ami Elmer Bishoff, un vendeur d'appareils électroménagers qui depuis des années lui servait de poisson pilote en matière d'art, d'art moderne le plus souvent. Bien que confronté la journée durant à des problèmes liés à la vente d'appareils ménagers, Bishoff était doué d'une intuition visuelle étonnante dont J. usait sans retenue. Tous deux avaient passé un après-midi entier devant les grandes toiles de l'Américain à en évoquer les nuances, les rapports de couleurs et le pouvoir littéralement réfléchissant... Il faillit préciser à cette femme qui sentait une odeur si particulière, que non seulement il avait vu l'exposition avec son ami Elmer Bishoff mais qu'en bout de course ils avaient même repris la visite à rebours afin d'en prolonger le bonheur - à titre d'exemple, tous deux étaient restés assis de longues minutes face au très beau Orange, Dark Ruby, Brown on Maroon de 1961, Elmer sur sa gauche en décryptant avec minutie tous les paramètres. Aussi absurde que cela puisse paraître, Judas parlait de cette première visite comme d'un choc visuel énorme.

Sa douleur aux genoux le renvoya à la jeune Édith Pohl qui ne connaissait de Rothko que le nom et à qui il avait donné rendez-vous devant le musée. Il y avait de cela un peu plus d'une semaine, cette jeune pianiste extrêmement talentueuse de 19 ans sa cadette était passée presque malgré lui, c'est du moins ce qu'il affirma plus tard à son ami Elmer, du statut d'élève à celui de fiancée. Bien que légitime, l'ignorance de la jeune fille en matière d'art américain l'avait pris au dépourvu. Dans un premier temps Judas s'était donc contenté de qualifier les peintures de Mark Rothko comme étant de celles pour lesquels les amateurs étaient prêts à faire plusieures heures d'attente dans le froid, phénomène assez rare pour un artiste qui ne s'était suicidé que dans les années 70. Fraîchement suicidé est une expression que Judas avait entendue dans la bouche d'un visiteur la semaine précédente.

Pour lui, cela ne faisait plus aucun doute : c'est à Edith Pohl qu'il devait ses problèmes de genoux. Cette évidence n'entamait en rien l'intérêt qu'il lui portait, tout au plus venait-elle envelopper leur relation d'un voile sulfureux qui lui aurait plu davantage si la douleur n'avait été aussi intense.

Lors de sa première visite, les deux amis avaient évité la file en passant par la cafétéria du Musée, une technique dont Judas Goodrich usait sans complexe lorsqu'il était accompagné mais qui lui était difficile à assumer seul. De toute façon, il aurait été ridicule de chercher à éviter ce qui avait précisément servi à qualifier l'oeuvre du peintre. Face à l'heure qui leur restait à attendre, les quelques minutes de retard d'Edith comptaient peu.

Une ambulance dont la sirène fit curieusement écho aux élancements qui irradiaient ses genoux, remonta l'avenue du Président Wilson... Avant d'immigrer aux États-Unis, le père de Rothko (Jacob Rothkowitz) n'avait-il pas été pharmacien dans la ville Russe de Dvinsk? Judas pensa que ce devait être rassurant d'avoir un père pharmacien ou mieux encore un père médecin généraliste. Il y avait de cela deux ans une journaliste de la revue Diapason lui avait demandé l'endroit de Paris qu'il préférait. Il avait répondu sans hésitation : le service des urgences de l'hôpital l'Ariboisière, un lieu facile d'accès dont le personnel pouvait répondre sur le champ à toute défaillance organique...

A vrai dire, il s'agissait plus d'une sensation de brûlure interne que d'une véritable douleur, ses articulations semblant flotter sans retenue dans un milieu aqueux que le médecin lui avait déjà ponctionné à deux reprises. Par ailleurs sa canne était trop frêle pour qu'il put RÉELLEMENT s'y appuyer.

Judas ne se faisait aucune illusion sur les raisons exactes qui avaient poussé la jeune Édith Pohl à succomber de cette façon, pourtant l'intensité avec laquelle le corps de la pianiste avait réagi dès leur premier contact, et surtout la façon dont elle avait guidé les mains de Judas, cette façon dont dès la première étreinte elle avait RÉELLEMENT organisé la visite de son corps, témoignait plus de l'expérience essentielle que du simple caprice... L'été précédent lors d'une série de concerts donnés en Toscane, il avait suivi sur les ondes d'une radio italienne une émission de témoignages sur le thème de "la premières étreinte". Un homme auquel il manquait une main avait téléphoné pour évoquer son expérience particulière. En résumé cet auditeur prétendait que les relations sexuelles qu'il entretenait depuis son accident (une presse d'imprimerie s'était remise en marche alors qu'il en effectuait l'entretien) s'avéraient bien plus concluantes et surtout plus intenses que celles entretenues avant son amputation.

Un homme dont le son des semelles de caoutchouc approchait en sens inverse, sembla hésiter à sa hauteur. A plusieurs reprises il s'écarta et se rapprocha entamant une manoeuvre au terme de laquelle il espérait sans doute s'insérer dans la fille. Goodrich était familier de ce type d'approche. Lorsqu'au cinéma, quelqu'un cherchait à écourter l'attente, c'est généralement devant lui qu'il tentait de se glisser. Aujourd'hui encore certains s'étonnent qu'une personne comme Judas dont la musique (le piano en général et l'oeuvre de Schubert en particulier) a non seulement assuré la réputation, mais RÉELLEMENT empli son existence, en somme qu'une personne dans sa situation puisse apprécier le cinéma. Elmer Bischoff affirme ne connaître personne qui soit aussi au fait de l'oeuvre de Jean-Luc Goddard - Goddard qui lui avait même écrit un mot de remerciement à la suite d'une interview dans laquelle il affirmait que la bande son de Nouvelle Vague faisait partie de cinq oeuvres musicales majeures du vingtième siècle.

Quant au docteur Talbert, il avait été formel : l'origine de l'infection était de nature sexuelle. Une série d'analyses par ailleurs assez désagréables avaient attesté la présence de clamidias dans le canal urétique. Judas s'étonnait que des symptômes puissent apparaître si loin de ce qu'il considérait comme l'organe en cause. Il y avait dans cette distance entre son sexe et ses genoux quelque chose qui non seulement le troublait, mais qui pouvait même apparaître comme franchement ridicule. Les souffrances endurées par Schubert dont il était après tout le spécialiste, lui semblaient plus en rapport avec la passion amoureuse et surtout plus en adéquation avec sa réputation d'artiste.

En un mot, il trouvait un peu vexant d'avoir attendu l'âge de 46 ans pour souffrir ainsi des genoux.

De façon sporadique, la file d'attente était secouée par un mouvement dont il lui était difficile d'évaluer l'importance. Alors qu'il passait en revue les raisons qui pouvaient expliquer le retard de la jeune fille, une employée du musée longea la file en répétant que l'exposition était prolongée d'un mois. Sur le moment, Judas craignit de voir la queue se résorber d'un coup, l'obligeant à entrer dans le musée avant l'arrivée d'Edith. Heureusement l'annonce n'eut aucun effet perceptible. Devant lui, l'homme aux semelles de caoutchouc avança de quelques centimètres tout au plus, avec le chuintement que produit le latex sur le sol humide. Judas chercha sur sa manche la confirmation de l'averse. A ce moment ses genoux lui parurent si brûlants qu'il craignit de voir l'humidité s'y transformer en vapeur.

Lui, qui éprouvait peu de difficultés à se représenter les choses, s'était retrouvé extrêmement démuni devant la présence dans son corps de clamidias. Il avait exigé du Docteur Talbert qu'il lui décrive le microbe en détail : sa forme générale, sa façon de se déplacer dans l'organisme, son mode de prolifération, etc.

J. enviait Mark Rothko d'avoir eu un père pharmacien

Il serait trop simple de réduire l'intérêt porté par Judas à l'oeuvre de l'Américain à la passion que le peintre lui-même entretint à l'égard de la musique d'autant que Mozart et Wagner, ses compositeurs favoris, étaient de ceux pour lesquels Judas n'éprouvait aucune sympathie. Judas Goodrich qui disait préférer encore Pétula Clarck à Mozart et qui prétendait vomir Wagner. Vomir littéralement Wagner! comme il avait l'habitude de l'affirmer.

Il fut extrait de sa rêverie par la voie suraiguë de l' Autrichienne qui fustigerait les gens prêts à tout pour gagner quelques secondes! Ceux qui s'arrangent pour ne pas avoir à faire la file! S'en prenant ouvertement à l'homme aux chaussures synthétiques, elle évoqua la Grande-Bretagne où jamais une situation de ce genre ne serait tolérée...

Comme souvent en pareil cas, J. sut qu'il allait réagir sans pour autant préjuger de ce qu'il allait faire ou dire, une situation qui suscitait chez lui un mélange de curiosité et d'inquiétude. Mais à l'instant où il ouvrit la bouche, une détail vint différer sa réaction. En effet l'odeur révéla soudain son origine! (il reconnut par la suite avoir utilisé sciemment le mot odeur à propos de cette utrichienne, alors qu'il aurait sans doute parlé de parfum pour une femme d'origine française ou américaine. Il est d'accord sur ce point : jamais il n'aurait parlé d'odeur à propos d'Edith).

L'odeur en question était celle des souris blanches. Plus globalement celle qui

se dégage des litières pour rongeurs.

Des trois hypothèses qui lui traversèrent l'esprit à cet instant (1> la femme possédait des souris blanches pour son plaisir. 2> la femme travaillait dans un laboratoire pharmaceutique utilisant des souris blanches) c'est la dernière (3> cette femme d'origine autrichienne possédait sans doute des reptiles qu'elle nourrissait de souris blanches vivantes) qu'il retint comme la plus probable, sans doute parce qu'elle complétait le profil qu'il avait commencé à s'en faire.

L'esprit ainsi soulagé, il limita sa réaction à quelques mots simples et sans appel

- Monsieur ne resquille pas! Monsieur est avec moi...

A partir de ce moment-là, la femme se tut - une journaliste lui avait demandé un jour comment on pouvait autant détester l'Autriche tout en aimant autant Schubert. Il ne se souvenait plus de ce qu'il avait répondu.

L'homme debout devant lui se contenta d'émettre une vague quinte de toux qui aurait pu passer pour celle d'un fumeur.

Pourquoi Edith Pohl était-elle en retard ?

Le soir où par un phénomène de glissement elle perdit son statut d'élève, Judas se retrouva étendu à côté de ce corps filiforme dont elle venait de lui organiser la visite. Il lui posa la main sur le ventre et décréta qu'elle était pareille à une des Vénus de Cranach à laquelle une séries de colliers rouges donnaient un aspect extrêmement moderne*. La jeune fille lui demanda comment dans sa situation il pouvait savoir à quoi ressemblait le corps des Venus peintes pas Cranach. L'évidence de sa réponse la fit rire :

- J'en juge à vue de nez.

Devait-il se faire à l'idée que ce retard puisse tourner à la défection?

La préposée du Musée repassa dans l'autre sens en précisant que les femmes enceintes pouvaient se présenter à la caisse sans attendre... Goodrich fut sur le point de demander si la mesure pouvait être étendue aux personnes souffrant de clamidias. Bien que le rapport de cause a effet ait été attesté par les analyses, donc par la science, il avait de la peine à admettre que le corps de la jeune pianiste puisse être à l'origine de l'infection, que les clamidias dont il endurait les attaques aient été comme élevés dans ce ventre par ailleurs si doux et si moderne d'allure. Ou alors était-ce précisément dans le caractère actuel et moderne de ce ventre que résidait le danger, celui d'être également une arme?...

Goodrich repéra trop tard la présence de la marche et son pied percuta mollement l'obstacle, avec un mouvement de torsion du genou qui le fit déglutir de douleur. L'homme aux semelles de caoutchouc lui servit de butoir . Le tissu de son manteau était de ceux dont on fait les duffel-coat. Dans l'esprit de Judas il devint sur le champ l'homme qui portait à la fois des semelles synthétiques et un duffel-coat, tout comme il se rappelait de l'auditeur italien comme celui dont les relations sexuelles n'avaient jamais été aussi épanouies que depuis qu'une machine d'imprimerie lui avait arraché la main. Avec une voix dans laquelle Judas releva une sorte de malice , le type lui proposa de l'aider à monter. Goodrich le remercia, expliquant qu'il avait toujours gravi les escaliers sans l'aide de personne.

Le flux de visiteurs subit à hauteur des portes vitrées un curieux mouvement dispersif...

Elmer Bishoff lui avait décrit la photo de Rothko illustrant la couverture du catalogue. On y voyait l'artiste dans son atelier de la 53e rue, le regard perdu dans la surface colorée d'un tableau. Il y tenait une cigarette dans la main gauche. A propos de l'effet d'immersion qui s'en dégageait, Elmer avait utilisé le mot "baptême"... Sa passion pour l'art était presque absurde. Il avait été jusqu'à insérer dans son catalogue d'appareils électroménagers un article de sept pages traitant de la matérialité du noir chez Ad Reinhardt, un article qui portait précisément le titre la matérialité du noir chez Ad Reinhardt. Des clients avaient écrit pour réclamer, affirmant que l'achat d'appareils électriques engageait l'avenir des ménages de façon trop importante pour y mêler des choses aussi sentimentales que la poésie ou l'art. Quant au service de documentation du Witney Museum, il avait écrit pour demander deux exemplaires de ce catalogue afin de compléter la documentation qu'il possédait sur l'artiste.

Le ticket dans la main, Judas resta à se réimprégner de la géométrie des situations.

Peut-être est-ce précisément cette sensation d'immersion qui le décida à entamer la visite sans plus attendre. Il profita du répit que lui laissaient ses articulations et se mit en marche d'un pas assuré. Le hall du musée avait la sonorité rassurante des lieux généreusement chauffés; une légère réflexion qu'il était sans doute le seul à percevoir et à laquelle venait s'ajouter une odeur de nylon humide. Tout comme celle du cimetière militaire de Bercylaben, il avait intégré la chronologie des oeuvres au point de pouvoir effectuer la visite "les yeux fermés"... La canne légèrement tendue devant lui, il traversa les deux premières salles réservées aux oeuvres d'avant 1950 pour lesquelles il éprouvait un sentiment mitigé dû selon lui à leur lisibilité immédiate et surtout leur caractère mystique. Il ralentit néanmoins à hauteur de N°8 Multiforme de 1949 dont la surface rouge (il se souvenait des mots utilisés par Elmer pour en qualifier l'intensité) intégrait comme en filigrane un petit rectangle horizontal. Ensuite il y eut N°4 Yellow, Black, Orange on Yellow de 1953 et le magnifique Untitled Red, Black, Orange, Yellow on Yellow peint la même année. Judas aimait l'idée qu'on puisse peindre du jaune sur du jaune. Aussi loin qu'il puisse remonter dans ses souvenirs, il avait toujours associé l'oeuvre de Schubert à la couleur jaune. En 1987 il avait dû se battre avec sa maison de disque pour obtenir que la pochette de son Winterreise soit illustrée d'un simple aplat jaune dans laquelle son nom et celui du compositeur apparaissaient en réserve. Le responsable du service de marketing, un type qui s'appelait Groen , décréta que le Voyage d'Hiver "appelait le blanc".

L'espace d'exposition formait ensuite comme un goulot dans lequel étaient pendues deux oeuvres prêtées par la National Gallery of Art de Washington.

Il venait d'atteindre Red, Orange, Tan and Purpel lorsque la visite bascula. Lui-même n'hésite pas à parler de déraillement. L'alarme se présenta sous la forme d'une désagréable odeur de souris blanche, un pressentiment conforté presque aussitôt par une voie de femme au fort accent autrichien. Elle était là, dans son dos. Extrêmement proche. Comme si sa progression vers lui avait été le résultat d'une ruse. Dans une phrase compliquée, l'homme qui l'accompagnait évoqua "la tendance qu'avaient les grands aplats sombres à se dilater".

Les genoux de Judas explosèrent littéralement sous lui. La douleur chaude et visqueuse y retrouva sa place en l'espace d'une fraction de seconde. A propos de cet incident Judas reconnaît aujourd'hui que sa réaction aurait été sans doute moins violente si le tableau en question n'avait été peint l'année de sa naissance et si, grâce aux mots d'Elmer et à sa faculté de visualisation, il n'était devenu l'un de ses préférés.

- Vous dites n'importe quoi!

Judas prononça la phrase avant de se retourner, et dut attendre un instant avant que l'autre ne réagisse :

- Excusez-moi, à qui parlez vous de cette façon?

- A vous!

- Je ne pense pas que nous ne nous connaissions ?

- Je ne le pense non plus ,mais ce n'est pas une raison pour vous laisser proférer des inepties Le plus mauvais des peintres amateurs sait que le noir ne se dilate pas...

Bien que la femme autrichienne l'incita à stopper là la discussion, l'homme tenta de préciser son point de vue

- Que vous soyez grossier est une chose, mais de là à prétendre que le rituel est présent dans l'oeuvre de Rothko, c'est ridicule! Son utilisation du noir touche au classique. Il est ... comment dirais-je? Vaporeux!

- C'est vous qui êtes ridicule Vous pensez vraiment qu'on se suicide pour de la vapeur?

L'homme perdit patience! De façon très directe, il voulut savoir comment quelqu'un comme Judas, qui manifestement était aveugle (ce dont en soi on ne pouvait lui faire grief, précisa-t-il) pouvait prétendre expliquer la peinture de Rothko à quelqu'un qui non seulement voyait, mais qui en plus enseignait l'Histoire de l'Art dans une université allemande.

- ...Et qui possède plusieurs tableaux de Josef Albers, ne put s'empêcher de rajouter la femme

- Qu'est-ce que ça peut vous faire que je ne vois pas? Il y a dans chaque geste de Rothko quelque chose dont ce tableau a non seulement gardé la trace, mais qu'il parvient à restituer même à quelqu'un comme moi. Le problème c'est que vous n'avez jamais fait que regarder ces tableaux...

- Restons en là voulez-vous. Cette discussion est vraiment trop risible...

-Vous auriez quelques centimètres de plus, et vous ne parleriez pas comme un roquet!

Judas Goodrich, le mémorable interprète de Schubert, comme venait de titrer un journal suisse, adorait l'idée de pouvoir être tout à la fois aveugle et cruellement grossier, et de tordre ainsi le coup à une idée répandue selon laquelle un handicapé devrait être modeste et poli, la pitié qu'on lui témoigne ne pouvant décemment pas être payée en retour par de l'ingratitude et encore moins par de la vulgarité. .

Il passa le doigt sur la monture de ses lunettes fumées et s'inclina légèrement vers l'avant comme pour souligner la petite taille de son interlocuteur - paramètre dont non seulement il pouvait juger par la provenance de sa voix, mais dont toutes les attitudes de l'autre semblaient découler.

- Qu'est ce qui vous fait croire que je suis si petit que ça, écuma l'autre

- Je peux en juger à vue de nez!

Étouffée par la fureur, la voix de l'homme atteignit une hauteur qui aurait pu la faire passer pour celle d'un enfant. Son ultime réaction se transforma en une sorte de sifflement informe.

A ce moment précis Judas sentit des mains se poser sur ses épaules. A travers l'écharpe qui lui protégeait le cou, il entendit prononcer son prénom... Édith Pohl était la première de ses fiancées qui n'avait jamais fait de remarque à propos de ce prénom. La première qui ne s'était jamais étonnée qu'on puisse s'appeler Judas et porter ainsi le prénom d'un traître.

 

* l'auteur pense qu'il pourrait s'agir du très beau Vénus et Amour visible au Staatliche Museen Preussischer Kulturbesitz de Berlin .