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Pas de quoi déclencher le plan catastrophe

Mis en ligne le 11/12/2004

Je ne voudrais pas jouer le rabat-joie, ni altérer la bonne ambiance pré-Christmas qui flotte dans nos cités, mais le 20ème anniversaire de la catastrophe de Bhopal a ravivé en moi quelque notions de chimie assez élémentaires....

Je ne voudrais pas jouer le rabat-joie, ni altérer la bonne ambiance pré-Christmas qui flotte dans nos cités, mais le 20ème anniversaire de la catastrophe de Bhopal a ravivé en moi quelque notions de chimie assez élémentaires.... Il faut dire qu'il y a vingt ans, ma conscience des catastrophes écologiques se limitait en gros, aux problèmes de verrues plantaires chopées dans les piscines publiques et aux allergies sous les aisselles dues aux déodorants bon marché. La vache sacrée de chez vache sacrée (oui, on est en Inde)! Heureusement qu'il y a les jubilés pour extraire ces noms de villes martyres et de pétroliers échoués, de la liste un peu abstraite des chiens dont j'ai été le maître (oui, autant l'avouer tout de suite, j'ai eu la mauvaise idée d'appeler mon premier chien Torécanion, le deuxième Amoco Cadiz, et le troisième Hiroshima. Dans les trois cas, ça a été une catastrophe)...

Pour en revenir à Bhopal et, s'il faut en croire les ONG qui sont intervenues sur le site, 8 000 victimes ont péri dans les deux jours suivant l'explosion de l'usine Union Carbide. Une fuite de gaz mortel servant à la fabrication de pesticide qui, au total, aurait fait entre 16 000 et 20 000 morts et 500 000 blessés. Si l'on considère que chaque concert de Céline Dion fait en moyenne entre 4 000 et 5000 victimes, ça fait quand même quatre fois plus... On se dit même qu'avec ses 5 600 morts, le 11 septembre en comparaison, ressemble à une tragédie de province...

Bien sûr, on n'a pas à dresser les morts les uns contre les autres, ni à hiérarchiser l'ampleur de telles calamités, néanmoins il faut bien reconnaître que le service après vente est moins efficace lorsque la tragédie se passe loin des caméras, dans l'Etat du Madhya Pradesh dont le nom semble avoir été inventé tout exprès par Madame Balfroid dans le seul but d'humilier les enfants de 6ème primaire... C'est bien qu'on en a un peu marre de casser du sucre sur les Américains et qu'on ne va pas en rajouter une couche à la veille de l'arrivée de Tom Hanks à Bastogne, mais tout de même on ne peut s'empêcher de constater qu'il y a deux poids et deux mesures. Vous imaginez les troupes indiennes lancées dans une croisade contre la criminalité chimique, débarquant sur le sol américain pour traquer Warren Anderson, le patron de l'Union Carbide? Vous imaginez ce dernier, sautant sur une mobylette, tel le Mollah Omar, pour rejoindre sa villa de Bridgehampton, à Long Island, dans laquelle il se terre depuis vingt ans afin échapper au mandat d'arrêt international lancé contre lui par Interpol ?

Vous allez me dire, lui au moins ne la ramène pas en envoyant des cassettes à Al Gezira. C'est vrai qu'il pourrait se la jouer Ben Laden en promettant, si on continue à le tracasser, de faire sauter les 60 tonnes d'isocyanate de méthyle qui restent stockées dans trois réservoirs de l'usine abandonnée. Faut-il rappeler que vingt ans après cette catastrophe sans précédent, la Dow Chemical, qui a repris les avoirs de l'Union Carbide, refuse mordicus de décontaminer le site, considérant ne pas avoir à assumer cet héritage pestilentiel?

Ceux qui comme moi auront profité de l'anniversaire pour relire la chronologie de ce scénario catastrophe et l'évocation des conditions hallucinantes dans lesquelles sont morts des dizaines de milliers de familles, gazées comme des souris de laboratoire, les yeux brûlés, une mousse sanglante leur sortant de la bouche... ceux-là auront sans doute relativisé les indignations suscitées par les propos du Prince Philippe. Pas vraiment de quoi lancer le plan catastrophe. Après tout, il n'a pas proposé de traiter les leaders du Vlaams Belang au désherbant que je sache.

Encore que ce serait assez simple, puisque c'est la province d'Anvers qui concentre près de la moitié des 130 sites belges classés Sévéso. Si vous ajoutez à ceux là, les cerveaux de Jean-Marie De Decker et d'Hugo Coveliers, on arrive à un niveau de risque que les Indiens n'ont rien à nous envier. A part qu'eux bien sûr n'ont pas de cordon sanitaire...

© La Libre Belgique 2004