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Programme minimum...

Mis en ligne le 13/02/200

Il suffit parfois d'un rien, un détail infime qui pourtant vous met la puce à l'oreille et le corps en alerte. Une sorte d'intuition qui vous permet, presque malgré vous, de prendre conscience de la situation. Un peu comme ce sixième sens grâce auquel les éléphants sri-lankais purent fuir quelques minutes seulement avant le tsunamiŠ Ainsi, lorsque mardi passé, mon radio-réveil s'alluma sur « Ville de lumière» du groupe Gold, je sus aussi sec que la RTBF était en grève. La vache de chez la vache ! Même dans les pires cas, jamais un invité de Matin-Première n'a osé proposer Gold comme choix musicalŠ Je n'eus pas à attendre la troisième mesure pour me redresser dans mon lit et pousser sur le buzzer en hurlant la bonne réponse : c'est la grève ! Une expérience extralucide déjà éprouvée un dimanche de juillet 1993, lorsqu'en allumant ma radio j'entendis la Passion selon Saint Mathieu de Bach à la place «Des belges du bout du monde»Š D'accord, ce jour-là je criai à ma fiancée : «le pape est mort !», alors que c'était le Roi Baudouin qui venait de mourir. Mais enfin, je n'étais pas loin de la véritéŠ

Tout cela pour en revenir à ce pouvoir d'évocation dont la musique est capable et qui, en cas de grève radio, prend une forme à nulle autre pareilleŠ En effet, si les moins vigilants n'ont pas tiqué sur la chanson de Gold, ils auront bien dû comprendre, en entendant démarrer dans la foulée le Mamy blue de Nicoletta et Peggy Sue de Buddy Holly, qu'il se passait quelque chose de graveŠ Attention, j'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour Buddy Holly (et de manière générale, pour tous les artistes ayant disparu dans des accidents d'avion), mais il y a dans cette proximité quelque chose de tout à la fois dépareillé et consensuel qui touche à l'indéfinissable. Un Ipode fou. Un tapis sonore à vous flanquer le frisson. Un peu comme si le programmateur (craignant de se faire crever les pneus) voulait prouver à tout prix qu'il avait été réquisitionné de force.

Malgré l'estime que je porte au combat social sous ses formes les plus diverses et même les plus radicales, je me suis promis une fois pour toute de ne jamais m'habituer à la programmation de la radio de service public en pareilles circonstances. Jamais ! D'eusse ai-je me faire traiter de collabo !Š Mais enfin, bordel de tettes, c'est un peu comme si, plutôt que d'arrêter leurs trains, les cheminots de la SNCB s'arrangeaient les jours de grève, pour que les wagons sentent mauvais. C'est complètement absurde ! Dans la surenchère sonore qui est la nôtre, un «silence radio» de 24 heures aurait été autrement plus troublant et efficace. Une expérience existentielle aussi symbolique qu'inoubliableŠ

À l'inverse, tous ceux qui ont avalé leurs céréales dans la froidure du petit matin, en se tapant dans l'ordre Manathan-Kaboul de Renaud et la b.o. du film Goldfinger beuglée par Shirley Bassey, ceux-là admettront comme moi qu'il s'agit d'une épreuve qui, à Guantanamo, serait considérée comme une atteinte à la dignité de la personne ! Et pourquoi pas des disques de Gilbert Bécault tant qu'ils y sont ?!?

C'est tellement décousu qu'on aurait dit la discothèque du dépeceur de Mons. Tellement triste que ça parvient même à plomber le Love me do des Beatles et à rendre insupportable Le petit jardin de Jacques DutroncŠ Mais enfin, si un silence d'antenne n'était pas possible, ne pouvait-on pas au moins demander à André Mordant d'amener ses 45 tours et à Luc Cortebeeck de se transformer en DJ ! Et surtout, ne pouvait-on pas en profiter pour nous épargner la pub, qui dans ce contexte sonne comme une injure. Je me trompe, où c'est quand même par la publicité que la RTBF se rapproche le plus des radios commerciales, non? Un manque d'à propos qui flirte avec l'indécence lorsqu'à la veille de l'anniversaire de la libération d'Auschwitz, on nous servit en plein milieu du programme minimum, une réclame pour SN Brussels Air Line évoquant un congrès des claustrophobes de Berlin. Comme quoi si le silence est Gold, entre les deux il faut choisirŠ