o

Darwin sur le banc des accusés

Mis en ligne le 13/05/2005

Une semaine d'audience et quelques dizaines de témoins, le tout dans le cadre feutré plein cuir du tribunal de Topeka, la capitale du Kansas, et vous aurez les ingrédients d'une affaire judiciaire qui nous renvoie à l'Amérique telle qu'on l'aime. Celle qui relève les cheveux sur la tête, sans qu'on sache vraiment si c'est de rire ou d'épouvante. La vache! Faut-il qu'on les aime, ces amerloques pour continuer à partager avec eux des valeurs aussi sympathiques que la délation scolaire, la dissémination postale de virus mortels ou encore... l'obscurantisme bigot en cause dans cette affaire.

En effet, le procès en question n'est pas celui d'un chanteur à succès aimant trop les petits garçons, ni celui d'un collectionneur de flingues ayant joué les Fort Chabrol dans la maternité du coin. Que nenni! Dans le box des accusés, on trouve un scientifique anglais, barbu comme un Hell's Angel et mort depuis un peu plus d'un siècle: Charles Darwin, himself! Un peu surpris, le Charly, de se retrouver là, hein? C'est que le Conseil de l'éducation de cet Etat du Middle West, conservateur pur jus, entend remettre en cause la théorie de «L'Origine des espèces», pour en offrir, aux enfants de ses écoles publiques, une version plus conforme à ses visées fondamentalistes. C'est qu'aux Etats-Unis, première puissance mondiale sur le terrain de la recherche biologique, l'explication sur l'origine de l'homme varie d'un Etat à l'autre, et change au gré des scrutins électoraux. Ainsi, en 1999, les Républicains au pouvoir au Kansas s'en référaient à la Genèse et à la théorie du Créationnisme pour expliquer à ses têtes blondes que le monde (telle une chambre à coucher Ikea) avait été créé par Dieu en sept jours. Mais lorsque, quelques mois plus tard, l'Etat bascula dans le camp démocrate, on en revint avec sagesse à la thèse darwinienne selon laquelle nous descendons du singe. Mais voilà-t-y pas que, forts de leur succès aux élections de l'an dernier, les Républicains, poussés dans le dos par leur électorat fondamentaliste, ont décidé de remettre le couvert... un nouveau cauchemar pour Darwin en somme, dont ils voudraient voir condamner les thèses en justice.

En gros, c'est simple, la sacro-sainte liberté d'expression permet à chaque Etat de l'Union de décider si l'homme descend ou non du singe... Autant dire qu'entre les mamelles de la guenon et les nibards d'Eve, les écoliers du Kansas ne savent plus à quels seins se vouer.

De là à ce que la police texane nous annonce l'arrestation de Newton, Copernic et Galilée, et leur incarcération à la prison d'Abou Ghraib, il n'y a qu'un pas. On ne doute pas que la soldate Lindy England saura, sous la torture, leur faire cracher leur Valda. Leur faire avouer que l'attraction terrestre, c'est purement sexuel. Que les marées sont produites par Pepsi-Cola, et que c'est le soleil qui tourne autour de Disney World et pas l'inverse.

Avouez que c'est paradoxal! Ce sont précisément les Républicains qui ont placé George Bush au pouvoir qui contestent sa filiation avec le singe. On se dit que c'était pourtant la seule excuse qu'on pouvait lui trouver, au Président.

Ah, si seulement le juge avait la sagesse de Salomon, il pourrait proposer un verdict qui contente tout à la fois le Kansas et le monde. Pourquoi, en effet, ne pas opter pour une solution médiane: les Américains blancs et hétérosexuels seraient créés par Dieu en sept jours, et les autres, les étrangers, les Blacks, les pédés (nous en sommes), on descendrait du singe. Moi, personnellement, ça me rassurerait de savoir qu'on ne m'a pas bâclé vite fait, bien fait. Réussir à me fabriquer en sept jours, ça ne va pas la tête ou quoi?

© La Libre Belgique 2005