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A 20 cm du sol...

Mis en ligne le 14/06/2003

Vendredi matin, j'ai pris le Thalys pour Paris. La vache ! Avec un délicieux sentiment de légèreté. Une sorte de grâce. L'impression de me déplacer à 20 cm du sol... Durant tout le trajet, j'ai lu et relu le compte-rendu des matchs de demi-finale de la veille. L'amortie de Clijsters ! La rage de vaincre de Justine (pardon de Justine Henin Hardenne)! Comment elle avait terrassé Serena... J'avais l'impression de ne plus avoir été aussi fier d'être belge depuis le jour où Mick Jagger était passé par la boutique d'Olivier Strelli pour lui commander un costume de scène... Quand j'ai débarqué gare du nord, j'ai remonté le quai comme s'il s'agissait des marches du Festival de Cannes. Lorsque j'ai croisé le regard du peloton de CRS, j'ai tout de suite compris qu'ils me dévisageaient avec envie et déférence : « ce type belge!Belge comme les finalistes de Roland Garros. Sa façon féline de se déplacer, son aisance, tout cela est typiquement belge !

Moi qui déteste en principe l'idée d'appartenir à un pays en particulier, je me suis surpris à commander mon premier crème avec une pointe d'accent bruxellois, rien que pour repérer le petit frisson dans l'échine de la serveuse : il est belge comme les fameuses joueuses! Et lorsque je suis arrivé à mon hôtel, comme le préposé me donnait la clef de ma chambre sans autre formalité, je lui ai demandé (en la lui tendant) pourquoi il ne me demandait pas ma carte d'identité. En général c'est le genre de truc qui m'énerve, mais cette fois-ci je tenais à ce qu'il sache d'où je venais ! Je la lui ai quand même vite reprise en me disant qu'il allait peut-être vouloir la garder en souvenir. Une carte d'identité belge ! comme doivent en posséder Justine Hennin et Kim Clijsters.

Tout l'après-midi j'ai circulé pour voir des expos dans des galeries que je connais comme ma poche, mais pour lesquelles je demandais sans cesse le chemin : « Excusez-moi, mais je suis belge, je ne connais pas bien Paris' Et à chaque fois, ce même sourire émerveillé. Cette même envie d'engager la conversation. De me toucher. Toucher un Belge à défaut de toucher les deux championnes!

En regagnant l'hôtel, en fin d'après-midi, j'ai croisé des cheminots en grève, manifestant pour leur retraite... Dans l'air chaud et vibrant de la fin de journée, leurs cris semblaient être l'objet d'une curieuse alchimie. Les «Raffarin démission !» se transformaient en «Justine Henin, champion!»...

Vers 7 heures, je me suis préparé avec une pointe d'angoisse. Il faut dire que je n'étais pas à Paris pour assister à la finale, mais... invité par le Forum des Halles pour parler de la conception de la culture en Communauté française... La vache ! En l'espace de quelques secondes toute ma belgitude s'est mise en berne. Le soufflé est retombé d'un seul coup. L'histoire d'amour s'est interrompue aussi sec. La seule idée d'avoir à expliquer à des français qui était Daniel Ducarme a eu sur moi l'effet d'un seau d'eau froide sur un couple de chiens en train de copuler. Durant plus d'une heure, j'ai donc dû évoquer l'Arenberg qui risque de devoir déposer son bilan. Le Pavillon des Passions Humaines qu'on est toujours obligé de regarder par le trou de la serrure. Le magnifique KuntstenFestival des Arts que les francophones rechignent à financer... J'ai surtout dû expliquer à des français incrédules que la vision politique des ministres wallons se limitait en gros à imposer le retour du grand prix de Francorchamps comme priorité de leur législature. Et que sur ce coup-là, même les écolos avaient lamentablement viré leur cuti. Après on s'étonne de voir Bruxelles envahie par des bovins en polyester... Le match m'a paru interminable! J'en suis sorti en nage. Heureusement, j'ai repris ma revanche dès le lendemain. Samedi, à trois heure pétante j'étais prêt... Et je peux vous dire que faire son Delhaize durant une finale 100% Belge, c'est un vrai luxe. Seul dans ma grande surface. Avec un délicieux sentiment de légèreté. Une sorte de grâce. L'impression de me déplacer à 20 cm du sol...