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Bon débarras !

Dans l'exercice périlleux qui fait la particularité de ces billets, et dont un des paramètres est d'éprouver (voire même de repousser) les limites entre ce qui peut être dit haut et fort, et ce qu'il vaut mieux penser tout bas, il est des expériences qui méritent qu'on s'y attarde.

Ainsi, il y a quinze jours, je ne sais lequel d'entre nous a accueilli l'annonce de la disparition du brave Philippe Noiret par le slogan assez peu de circonstance : « Philippe Noiret, bon débarras ! » (ah oui, j'avais oublié, c'est moi qui ai lâché cette horreur). Il faut dire que dans le caractère consensuel des hommages qui lui étaient rendus, ça faisait plutôt tache. Et pourtant, si j'avais eu l'idée de crier ce jour-là « Anisé Alvina, bon débarras ! », bien que morte la même semaine, personne ne se serait outré. D'abord parce qu'elle était bien moins connue que Noiret, et surtout parce qu'elle a toujours joué des rôles de nymphettes sulfureuses qui l'ont rendue insupportable aux yeux des épouses honnêtes et vertueuses… Autre paradoxe : si dimanche passé j'avais crié « Pinochet, bon débarras ! », mon cri qui, dans ce cas aurait pourtant témoigné d'un réel soulagement, n'aurait ému que les victimes de ses exactions. Autant d'exemples qui viennent confirmer ce qu'on savait déjà depuis longtemps : nous ne sommes pas plus égaux morts que vivants.

Dans ce domaine, il existe même une taxonomie du supportable. Ainsi, je peux vous assurer que si certaines personnes se sont outrées de m'entendre beugler mon ânerie, elles l'auraient été autrement plus si j'avais crié par exemple « Jean Rochefort, bon débarras ! » (encore que ç'eut été idiot puisque jean Rochefort bien que souffrant de problèmes de dos, n'est pas mort). Et, pire encore, ces mêmes personnes auraient de toute évidence hurlé à la fatwa si, en 1987, j'avais osé crier « Lino Ventura, bon débarras ! ». Vous admettrez qu'il est intéressant de questionner cette hiérarchie et de pointer les paramètres sur lesquels s'articulent ces différents niveaux de tolérance. Ainsi, dans les arguments qui ont stigmatisé ma goujaterie, on sentait avant tout le : « mais enfin, comment ose-t-il dire ça de celui qui a joué dans Le vieux fusil avec Romy Schneider ! ». Alors que ceux qui comme moi aimaient Noiret pour son rôle de benêt érotomane dans « La grande Bouffe' , eux ont dû plutôt sourire… Et si un « Jean Rochefort, bon débarras ! » semble atteindre un palier supérieur dans l'inacceptable, c'est qu'en plus des qualités d'acteur reconnues à Noiret, il a non seulement cette classe si britannique, mais surtout il pratique l'équitation. C'est une évidence, là où, dans des domaines aussi sensibles que le sexe, la religion ou la politique, on a l'impression que les limites à ne pas dépasser ont subi de plein fouet (telle la fonte des glaces) le réchauffement de la planète, une personne qui vient de mourir et qui par ailleurs patinait à glace ou montait à cheval, reste quasiment intouchable ! Faites l'essai vous-même : crier « Maradonna, bon débarras ! », tout le monde s'en fout ; crier « Philippe Candeloro, au poteau ! » et je ne donne pas cher des pneus de votre Opel Corsa. Et si, de toute évidence, le top de l'insupportable aurait été atteint avec un salvateur « Lino Ventura, bon débarras ! » c'est qu'en plus du crédit de sympathie dont profite les deux premiers (et bien qu'il n'ait jamais joué avec Romy Shneider, ni pratiqué l'équitation), il avait su imposer un incomparable profil d'ours généreux, soucieux du sort des handicapés. Bien que répondant à notre indicible besoin de grâce et de bonté, ces différences de traitement sont d'une injustice crasse. J'espère donc que le jour où je mourrai, on me rangera, avec le roi Baudouin, Pascal Duquenne et Salvatore Adamo, dans la catégorie des icônes intangibles, plutôt qu'avec Jean-Marie Dedecker, George Dumortier et le pasteur Pandy, dans celle des parias. D'accord, je ne sais pas monter à cheval, mais je patine à glace très honnêtement… Je compte sur vous pour que ça se sache !