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Pour toi, Marthe...

Mis en ligne le 19/02/200

Je me suis levé ce samedi avec un choix que je présentais lourd de sens: soit me taper la rédaction de mon traditionnel billet d'humeur pour la Semaine Infernale, soit prendre le temps d'assister à l'enterrement de Marthe Wery dans son petit village de MacquenoiseŠ Choix tranché au saut du lit, avec la décision de laisser pour une fois parler mon c¦ur plutôt que mon cerveau. Et de filler jusqu'à Chimay pour me joindre à ceux qui comme moi, l'ont toujours considérée comme une femme exceptionnelle et une artiste hors format.

Il me semblait ne plus avoir pris une décision aussi sage depuis au moins le Xxeme siècle : laisser de côté les turbulences du monde pour me consacrer à ceux que j'aime, et à qui je dois sans doute plus que ce je veux bien le reconnaîtreŠ Au diable donc la Semaine Infernale ! Au diable l'Irak, BHV, et le Vlaams Belang ! Au diable l'humour désespéré avec lequel nous nous penchons sur l'actualitéŠ Encore qu'il faille bien reconnaître que celle de ces derniers jours m'aurait permis d'en lâcher quelques bien senties. Si j'avais choisi d'écrire un billet, j'aurais pu imaginer Camilla Parker Boles présentant en ouverture du festival du film d'amour de Mons, son dernier long-métrage : « Une nuit torride avec Mickey !»Š Mais qu'aurait été cet éphémère moment de grivoiserie potache à côté de la passion et de l'énergie que Marthe nous a fait partager ? Cette femme qui fut tout à la fois notre professeur, notre amie, notre chauffeur à l'époque où nous n'avions pas de voiture, notre aiguillonŠ Et parfois même un peu notre mère.

Bien sûr, il aurait été amusant d'évoquer dans un billet, la visite de Patrick Dewael chez les skinheads Danois, et d'imaginer dans ces circonstances, sa rencontre au sommet avec le Prince Harry. Bien sûr, il aurait été comique d'imaginer Anne-Marie Lizin consternée par la visite annulée du Dalaï Lama, lui proposant de remplacer sa semaine d'enseignement à Huy par un week-end avec elle à Disneyland ParisŠ

J'aurais pu lâcher beaucoup de conneries de ce genre si, heureusement, je n'avais plutôt choisi de prendre la route en répétant inlassablement le nom de Marthe Wery. Un nom qui témoigne de l'absurde situation de l'art en Belgique. N'est-il pas paradoxale en effet, qu'une artiste de cette envergure, exposée de Cassel à Venise, et dont la mort à légitiment fait la une du journal Le Soir et une page dans Libération, reste dans son pays largement méconnue du grand public. C'est une évidence : en Belgique on connaît le nom des coureurs cyclistes et des joueurs de ping-pong. On connaît le nom des frères Taloche et des artisans chocolatiers. Mais on ignore tout ou presque de ceux des artistes d'aujourd'hui (un privilège que ces derniers partagent avec le dépeceur de Mons)Š La discrétion de Marthe, et la radicalité de son travail, sont des raisons suffisantes pour que je lui fasse un dernier pas de conduite plutôt que de m'adonner à mon exercice hebdomadaire de semi subversion. D'accord, le retour du pape au Vatican aurait été un sujet rêvé, d'autant qu'on prétend qu'il s'est fait placer dans ses appartements pontificaux une installation de karaoké lui permettant d'affiner sa technique de play-back, sur des chansons d'Umberto TodziŠ Mais là n'est pas la question. J'ai décidé de nouer autour de mon coup une écharpe verte un peu pétante. Se mettre en berne serait une injure pour cette femme solaire qui a voué sa vie à la couleur, et dont les monochromes ne font pas qu'orner les murs du Palais Royale, mais aussi nos c¦urs, nos rétines et nos imaginaires. Bonne route Marthe. Merci pour cette façon que tu avais de nous rappeler à l'essentiel.

Tiens, presque malgré moi je l'ai écrit ce maudit billet, et cela quoique aujourd'hui, l'essentiel c'est toiŠ

© La Libre Belgique 2005