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Un monde sans banane, c'est pire que Wépion sans fraise

Mis en ligne le 31/01/2003

Maintenant, c'est sûr, le monde est devenu fou. Les dérèglements ne touchent plus uniquement le climat, les programmes de TF 1 ou le cerveau de Philippe Monfils. Non! À présent, c'est toute la hiérarchie des valeurs qui semble blackboulée. Un séisme dont la presse elle-même ne semble pas encore avoir estimé l'amplitude. Ainsi, je n'ai pas vu une ligne dans les journaux de la semaine passée concernant la seule information réellement digne d'intérêt: je veux parler de la disparition de la banane! Et pourtant, les spécialistes sont d'accord sur ce point: si on ne trouve pas un moyen d'enrayer la maladie de Panama (ce champignon qui la rend stérile), la banane aura disparu de la surface de la terre en 2010... On nous bassine les oreilles avec les embryons congelés de Céline Dion, et pendant ce temps, dans l'indifférence la plus totale, les bananes sont menacées de disparition pour cause d'inactivité sexuée. Mais enfin quoi!? Faudra-t-il attendre que, de désespoir, Dick Rivers se suicide par le feu pour que le monde réagisse?... Est-ce qu'on peut seulement imaginer un monde sans banane?

 

Bien sûr, je pense d'abord aux centaines de millions de gens pour qui la banane plantain constitue un aliment de base, et qui, vu le prix ridicule auquel on leur achète le café, auront quelques difficultés à la remplacer par des boîtes cassoulet William Saurin. Mais je pense surtout à nos enfants. Vous imaginez la génération de lopettes qu'on va nous fabriquer, si on est obligé d'écraser leurs Beterfoot dans des fraises de Wépion? Ces millions de petits Européens qui devront affronter la dure réalité du monde sans s'être trempés le caractère avec cet effroyable cake à la banane dont la recette se retrouve à l'arrière de toutes les boîtes de Corn Flakes. Est-ce qu'on peut imaginer nos arrière-petits-enfants regardant étonnés la pochette du Velvet Underground réalisée par Andy Warhol en demandant à leurs parents ce à quoi correspond cet étrange chicon jaune en forme de Zeppelin?... Ces mêmes enfants qui, le jour de l'enterrement de Lio, demanderont le sens du `Banana Split´ entonné par la foule lors de la levée du corps?

 

Mais enfin, le monde file en couilles! Bush ne cesse de nous bassiner avec la chute du régime irakien, et il ne dit pas un mot sur celle du régime de bananes! Et avec quoi je vais le faire mon milk-shake de quatre heures, s'il n'y a plus de bananes douces: avec des clous de tapissier? Avec le beau blazer Marvan de Serge Kubla?

 

C'est d'autant plus idiot que la banane est la seule plante qui aurait pu nous consoler du réchauffement de la planète. Moi, je me voyais bien planter dans mon petit jardin de Woluwe, des bananiers sous lesquels j'aurais fait la sieste tout en réécoutant des tubes de la Compagnie Créole...

 

En plus, s'il s'agissait d'une maladie éthique qui ne s'en prenait qu'aux plantations Chiquita, Dole ou Del Monte, tout en épargnant les producteurs de `bananes équitables´, on aurait applaudi des deux mains - parce que c'est vrai que la culture industrielle de la banane est une des plus polluantes de la planète (44 kilos de pesticides par hectare/an pour 2,7kg dans l'agriculture industrielle de nos pays), et son commerce, une des pratiques les plus ouvertement esclavagistes de ce début de millénaire. Bien sûr, ça ne consolera pas les ouvriers de Cockerill, mais à côté des pillages de la United Brands ou de la Fyffes, les pratiques d'Arcelor s'apparentent au vol à l'étalage... Par ailleurs, il faut rester pragmatique. Ce n'est pas tout de hurler que les multinationales de la banane sont des voyous, si les Chiquita disparaissent à jamais, dans quelles caisses je vais déménager mes livres lors de mon prochain déménagement? Hein, je vous pose la question!

 

© La Libre Belgique 2003