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La dictature de Madame Balfroid

Mis en ligne le 22/04/2005

Comment ne pas joindre sa voix à celle de Madame Balfroid pour crier haut et fort: l'orthographe est un patrimoine. Un bien trop précieux pour le laisser filer en couilles! Un trésor dont nous ne sommes que les dépositaires et dont il nous faudra rendre compte aux générations futures.... La preuve que c'est important, l'orthographe? Je ne sais pas, moi... Prenons l'exemple du milliard d'êtres humains qui, sur la planète, n'a pas accès à l'eau potable. Eh bien, ma main à couper que ces gens-là ont en plus une orthographe exécrable. Comme quoi, la poisse attire la poisse. Alors bien sûr, je ne prétends pas qu'elle leur procurerait de l'eau, mais savoir écrire sans faute leur permettrait au moins d'affronter les vicissitudes de la vie, la tête haute.

Parce que c'est vrai que s'il y a bien une chose sur terre qui s'est dégradée depuis ces vingt dernières années, c'est l'orthographe. Le constat est alarmiste. Non seulement l'exploitation de plus en plus frénétique des ressources naturelles mondiales a accéléré la dégradation de la plupart des écosystèmes vitaux, mais en plus, il y a pire: 86pc de la population mondiale ne sait pas écrire sans faute le mot «écosystème». C'est un chiffre qui donne froid dans le dos, non?...

Même la presse n'échappe plus aux ravages de cette fuite en avant. Ainsi, lors de la publication début avril du rapport de l'Onu sur l'état de la planète, j'ai lu dans un grand journal français la phrase «815 millions de personnes, soit 17pc de la population mondiale, sont sous-alimentées»... Eh bien, vous me croirez si je vous le dis, le journaliste n'a même pas été foutu de mettre un trait d'union à «sous-alimentées» ? Mais enfin de qui se moque-t-on? Faudra-t-il attendre que la situation soit irréversible? Quand comprendra-t-on que la dysorthographie est le véritable «axe du mal» ?

Ainsi, pour la première fois dans l'histoire de la Terre, la pérennité de celle-ci ne paraît plus assurée, et cela même en écartant l'hypothèse d'une autodestruction de l'espèce par la guerre. Ce qui de façon moins poétique peut se résumer à une idée simple: au rythme où nous consommons les bijoux de la famille terrestre, nos enfants vont crever la bouche ouverte! Et ne nous faisons pas d'illusion, s'il n'y a plus d'humains sur terre, il y a très peu de chance qu'on continue à vendre des Bescherelle et des grammaires Grevisse!

Il ne faut pas se voiler la face, les insectes, les microbes et les bactéries qui, dans le meilleur des cas, nous survivront, s'en tapent complètement de la manière d'écrire «écosystème»...

Evidemment quand Madame Balfroid propose un FMI de la langue, une OMC de la bonne orthographe, un Davos du bien écrit, il y a toujours des zozos chevelus pour crier au scandale...

Finalement je me demande si ce n'est pas plutôt aux cris de ces zozos-là que je devrais associer ma voix. C'est vrai quoi, merde! L'orthographe, une priorité de ce début de millénaire? C'est dans le Monde Diplomatique qu'ils ont lu ça? Le fait de ne pas pouvoir écrire trois mots sans faute, ne m'a jamais empêché de me sentir terriblement humain. Et tous ceux qui m'en ont fait le reproche avaient généralement l'air bien moins vivant que moi!... L'orthographe ce ne serait pas plutôt une façon d'interdire aux enfants de sixième primaire qui ne la maîtrisent pas, d'oser écrire en grosses lettres que c'est la pauvreté et le déclin environnemental qui constituent le véritable axe du mal. Si c'était le cas, la dictature... pardon, la dictée de Madame Balfroid serait non seulement risible, mais aussi mortelle...

Heureusement il y a les bonnes nouvelles: en 2050 nous serons 10 milliards d'humains et, dans deux mois, les jours diminuent...

© La Libre Belgique 2005