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Johanna de Tessières

Evadez-vous!

Mis en ligne le 23/09/2005

Mon ami Alain Geronnez, qui est l'artiste que l'on sait et qui depuis des années quadrille Bruxelles pour y photographier tout ce que la ville peut compter d'anachronismes et de dysfonctionnements, s'est fait embarquer l'autre jour par la police de Forest, menotter et jeter au cachot parce qu'il photographiait l'abribus placé avenue de la Jonction, juste devant la prison. Autant vous l'avouer tout de suite, moi je suis pour que chacun fasse au moins une fois dans sa vie l'expérience virile d'un passage à tabac dans un commissariat de police, d'autant que depuis la suppression du service militaire, on aurait tendance à se ramollir. Et puis faisons la part des choses, le commissariat de Forest, ce n'est ni Guantanamo, ni Abou Graïb. Il ne s'est pas fait photographier, tenu en laisse par une auxiliaire de police de sa commune, et même si ça avait été le cas, sans doute ne s'en serait-il pas plaint outre mesure. Non, je lui ai dit, à mon ami Alain, en gros, ici, question vexations policières, on est plutôt peinard. Surtout quand on est blanc... On lui aurait coupé les doigts comme au Chili de la grande époque, je comprends qu'il aurait gueulé, surtout que pour prendre des photos avec les pieds, ce n'est pas simple. Mais là, non, ils l'ont juste jeté dans le fond de leur voiture les bras attachés dans le dos et mis au trou...

Et puis, il faut savoir ce qu'on veut. Les gens semblent oublier qu'on a déclaré la guerre totale au terrorisme! Alors en temps de guerre, qui plus est «de guerre totale», normal qu'il y ait de temps à autre des dégâts collatéraux.

Sans doute allez-vous me demander: pourquoi diable est-ce qu'il photographiait l'abribus Decaux de l'avenue de la Jonction, juste devant l'entrée de la prison? C'est précisément ce qu'ont voulu savoir les policiers en civil qui l'ont molesté. Eh bien, tout simplement parce qu'il n'y a pas de bus qui passe avenue de la Jonction... Sans doute fallait-il la vigilance d'un artiste pour relever le caractère absurde de sa présence et surtout le mauvais goût des publicités qui s'y étalent de façon sporadique et sur lesquelles une compagnie d'aviation déclare en grosses lettres: «Evadez-vous!» Quand on sait que cet abribus est sans doute destiné aux familles de détenus attendant les heures de visite, on se dit que la publicité est un métier d'abrutis... Ça les a énervés, les policiers, cette explication. Comme le reconnaissait le commissaire, un peu gêné par l'attitude de ses hommes: l'initiation à l'art contemporain n'est pas une priorité dans leur formation. Et c'est vrai que ce n'est pas avec les diminutions d'impôts promises par Didier Reynders qu'on va leur apprendre en plus l'analyse d'images et la danse de salon. En plus, depuis qu'avec son émission «Enquête», RTL a fait de l'activité de police un spectacle à haute valeur ajoutée, ils espèrent tous passer au moins une fois à la TV. Voir même terminer à Paris comme Virginie Efira.

Comme je ne suis pas le seul à entretenir le souvenir enfantin des coups de bâton de Guignol, je n'ai eu aucune peine à convaincre une centaine de photographes de se retrouver samedi midi devant la prison pour immortaliser l'abribus en question. La vache, ce que c'était drôle, beau et particulier de voir ce déchaînement d'appareils sous le soleil de septembre. Une sorte de vengeance paisible contre la brutalité et la connerie! Une vraie «place to be». Comme quoi, face à la bêtise, la réponse la plus efficace reste encore l'humour et la dérision.