o

Chronique de Toscane

Mis en ligne le 25/04/2003

Il fait beau. Ma voiture traverse la campagne entre Montepulciano et Pienza. J'ai glissé un CD de Charles Ives dans le lecteur. Sur le bas-côté de la route, un car a déversé un groupe de pénitents en bure et en cagoule qui se dégourdissent les jambes avant la procession du Vendredi Saint. Sans doute ne devrais-je pas m'en vanter, mais là, soudain, je me fous du monde entier... Un moment suspendu! La douceur des collines toscanes et la musique de Ives m'inciteraient plutôt à mourir idiot.

De toutes façons cela fait dix jours que je suis ici, à ne percevoir les convulsions du monde qu'à travers le «Corriere de la Sera». Comme je ne parle pas l'italien, je me recompose l'actualité sur base des images de la Rai Uno. En partant, j'avais laissé les Américains aux portes de Bagdad. J'imagine qu'ils y sont toujours et qu'ils n'ont pas encore passé la main à l'Eurocorps. La démocratie promise sera-t-elle là pour l'été? Comptent-ils attaquer la Syrie avant mon retour? Le siège de l'Otan a-t-il déjà déménagé à Varsovie? Autant de questions sans réponse.

Je m'arrête pour prendre de l'essence. Une station Q 8 sur l'autoroute Rome-Florence, dans laquelle une télé allumée rediffuse des images d'un Saddam Hussein très souriant. Je n'ose pas demander au pompiste si par hasard il aurait repris le contrôle de son pays ou s'il s'agit d'images d'archive! J'adore les stations service d'autoroute. On a l'impression qu'on pourrait y vivre en autarcie. Dans celle-ci, on trouve du jambon de Parme, des poupées Action Man, des armures en réduction et bien sûr l'inévitable présentoir des disques de Pavarotti.

C'est marrant, mon beau-frère qui est délégué médical, adore écouter de la musique classique dans son Audi A 6. Dans chaque station-service où il s'arrête pour prendre de l'essence, il achète toutes sortes de CD d'opéra présentés entre les huiles de vidange et les bidons d'antigel. Il a dans sa bagnole au moins cinq versions de La Norma aussi mauvaises les unes que les autres, qu'il fait gueuler à tue-tête sur les autoroutes allemandes. Lorsque je veux l'énerver, je lui dis ne pas comprendre comment on peut écouter dans une voiture de ce standing de la musique qui est généralement diffusée dans le métro.

A mon accent, le pompiste me demande d'où je viens. Lorsque je lui dis que je suis Belge, il continue en français et m'apprend qu'il a été fiancé un temps à une pharmacienne namuroise. Il trouve que Namur est une des plus belles villes du monde. Je le regarde incrédule. Et je ne suis pas au bout de mes surprises: cet Italien pur jus me demande comment s'est déroulé le mariage du prince Laurent. Il est très déçu lorsque je lui apprends que j'ai quitté la Belgique la veille des noces!

Un quart d'heure plus tard je quitte la station d'essence un peu groggy. En moins de dix minutes, ce type m'a parlé de Louis Michel, des grottes de Han, du Space Center de Redu qu'il a visité à trois reprises et du procès de la Smap! C'est idiot, avec tout ça j'ai complètement oublié de lui demander ce qu'il en était de Saddam Hussein.

Je reprends la route et remplace le CD de Charles Ives par celui d'Herreweghe. Je soupçonne mes parents de s'être mis à voter pour les libéraux, le jour du mariage du prince Philippe, lorsqu'ils ont appris que la femme du Premier ministre chantait dans le Collegium Vocale: comme beaucoup, ils se disent qu'un homme dont la femme chante si bien, ne doit pas être tout à fait mauvais! La Toscane s'étire sous mes yeux, rousse et sereine. Pour quelques minutes encore, je me fiche du monde entier!