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Courant d'art

Mis en ligne le 28/04/2006

Mon Dieu! Pourquoi, m'évertuer à faire «artiste», alors que j'avais tout pour faire «patron de Belgacom»! Non seulement j'adore téléphoner, mais en plus pour un parachute de 5,1 millions d'euros, moi je suis prêt à m'engager dans les paras commandos. Attention, loin de moi l'idée de hurler avec les loups; après tout -comme le dit très bien Dave-, il faut savoir assurer ses arrières! Néanmoins, se dire que si Didier Bellens devait être mis à pied avant la fin de son contrat, il aurait droit à 200 millions de nos vieux francs belges, ça fait rêver. Question «Contrat de Première Embauche», on serait prêt, à ce tarif-là, à se faire licencier sans demander d'explication...

C'est pas tout ça, mais qu'est-ce que je ferais d'une pareille somme? D'abord, j'irais chez Elvis Pompilio acheter un cadeau d'anniversaire pour les 80 ans de la reine Elisabeth. Ensuite, j'offrirais à Yves Leterme quelques semaines de vacances dans une bergerie de Corleone, question de se ressaisir... Et puis, comme il se doit, je consacrerais le reste de la somme à une bonne cause! Par exemple, je ferais voyager Monsieur Léon Doyen, cet ambassadeur honoraire qui, sur une pleine page de «La Libre» de mercredi passé, déversait sa bile sur l'art d'aujourd'hui. Pas même un caca nerveux, tout juste un popo mou! Un flot de lieux communs poujadistes resservant l'éternel (mais toujours porteur): «Même un enfant de trois ans ferait mieux!» Ces phrases toutes faites dont nous bassinent ceux qui ont «le brûlant», et cela depuis qu'un couillon a dessiné l'empreinte de sa main sur la paroi d'une grotte d'Altamira. Et comme dans tout, il est question de bonne éducation, je m'occuperais de celle de Monsieur Doyen -et cela même si vraisemblablement la somme n'y suffirait pas.D'accord, je ne commencerais pas par les performances de Paul McCarthy, je ne veux pas sa mort, à ce pauvre homme. Non, je reprendrais par le début. Je l'emmènerais à Bâle voir le Schaulager et la fondation Beyeler. Ensuite, j'irais lui montrer les monochromes de Robert Ryman à Schaffhausen. Là, déjà, les fesses de Monsieur l'Ambassadeur commenceraient à se desserrer. Ensuite, j'irais au De Pont à Tilburg, le confronter à des peintures de Sigmar Polke ou de Bernard Frieze. Des choses extrêmement simples, mais dont la justesse vous déconditionne le regard. Et puis, comme les Ferrero Rochers commenceraient à lui tomber des yeux à Monsieur Doyen, on monterait en puissance. Je lui ferais partager les sensations indicibles d'une projection de Pipilotti Rist sur les plafonds de l'église San Stae à Venise. Ann Veronica Janssens lui révélerait comment l'expérience d'un brouillard ou un simple trou en un mur, peuvent convoquer le monde comme jamais. Les installations d'Olafur Eliasson et les photos de Roni Horn lui feraient prendre conscience d'une évidence: l'art est une expérience qui se mérite et pour laquelle il faut pouvoir mouiller sa chemise. Je lui projetterais des vidéos de Fischli et Weiss et de Rodney Graham. Et déjà, il n'aurait plus besoin de moi pour frissonner ou éclater de rire. La proximité de l'art rendant modeste, sans doute commencerait-il à prendre conscience de son ignorance abyssale... Et comme il resterait un peu d'argent dans les caisses, je lui offrirais un abonnement pour le KunstenfestivaldesArts. La vache! Quinze jours en flux tendu de chocs, de troubles et d'émotions contradictoires face auxquels il faut prendre position. Faire des choix qui vous bouleversent...

Et si contre toute logique, Léon Doyen continuait à confondre l'art et le papier peint, il pourrait toujours se targuer de son titre d'ambassadeur honoraire, il ne serait jamais qu'un petit Monsieur.