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45 minutes pour évacuer ma maison

Mis en ligne le 29/05/2004

Illu Serge DEHAES

J'ai fait un rêve. Ça se passait au lendemain des élections du 13 juin. Les bulldozers du Vlaams Blok entraient de nuit dans Bruxelles, appuyés par des chars et des hélicoptères de combat. Johan De Mol prétendait qu'en limite de Woluwe-Saint-Lambert, ma maison (comme toutes celles de ma rue) pouvait servir de position à des tireurs isolés, et donc représenter un danger potentiel pour les populations flamandes de Zaventem. Il affirmait en outre que le quartier était sûrement truffé de tunnels qui nous reliaient aux habitants francophones de Weezembeek. Ils ont donc bloqué la rue et pris position afin de débusquer les activistes et «assécher» ce qu'ils considéraient comme la principale source d'approvisionnement en pâté gaumais et en couques de Dinant de toutes les communes à facilité. Un jeune Flamand en treillis militaire, est donc venu sonner à ma porte en me laissant 45 minutes pour évacuer ma maison avant de la raser. La vache de chez vache: 45 minutes! Je lui ai fait remarquer dans mon meilleur néerlandais, que ça faisait des dizaines d'années que je revenais chaque dimanche du marché aux puces avec des sacs Delhaize remplis d'objets les plus invraisemblables les uns que les autres, et que je n'allais jamais pouvoir embarquer tout ça en un laps de temps aussi réduit. Il n'a rien voulu entendre...

J'ai commencé à circuler de pièce en pièce, en proie à la panique.

Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir sauver d'abord? En l'absence de caisse Chiquita, il était inutile de vouloir emporter ma collection de fly-tox ou encore moins celle des vases Bequet des années 60... Quant à mon juke-box Seeburg 200 présélections, on avait été cinq pour le faire rentrer dans la maison, c'est dire... Je m'en voulais d'être ainsi pris au dépourvu. Il ne se passe pourtant pas une semaine sans que je me demande: tiens, si la maison flambe, qu'est-ce que je sauve en premier lieu? Et là, le trou noir! Une impossibilité totale de choisir! Et avec tout ça, il ne restait déjà plus que 38 minutes. Si j'avais eu un tournevis, j'aurais bien embarqué les plaques de pub émaillées qui tapissaient ma cuisine... Quant à mes carnets de croquis, je tenais à les sauver, mais comment choisir entre ceux des vacances en famille à Camaret en 1991 ou celui de ce séjour à Bâle en 2003 avec cette jeune danseuse suisse? Dilemme identique devant ma bibliothèque de bandes dessinées: valait-il mieux sauver les plus rares (ma collection de Blake et Mortimer dédicacés par Jacobs lui-même) ou les derniers Marjan Satrapi dont je suis devenu fan? Impossible de choisir. Mes pots de confiture pêche-framboise faites avec amour en septembre dernier ou ma collection de photos gagnées en tirant à la carabine à la foire du midi? Mes 1718 menus de mariage ou la machine à glace professionnelle qu'un ami m'a offerte pour mes 50 ans?... A ma montre, il ne me restait plus que 29 minutes! Comme je n'avais toujours rien sauvé, je demandai au jeune militant flamand s'il ne pouvait pas commencer par démolir la maison des voisins pour me laisser un quart d'heure de plus. Il me désigna la maison d'à côté dont la façade avait déjà été abattue. On aurait dit une maison de poupées, à part que les voisins y couraient avec dans les bras, des enfants hurlant de terreur. J'appelais ma fiancée pour venir voir. En fait, je n'imaginais pas du tout que leur intérieur était comme ça. Je veux dire, je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi design pour des gens qui participaient à la Zinekke Parade. C'est idiot, on perdit encore douze minutes à attendre sur le trottoir que le mur de leur cuisine s'écroule afin de savoir s'ils avaient une machine à laver la vaisselle.

C'est au moment où je m'entendis dire à ma fiancée, que les Palestiniens avaient sacrément de la chance de n'avoir qu'un matelas à jeter par la fenêtre au dernier moment, que je me suis réveillé en nage dans ma chambre à coucher. Et là, bien au chaud sous ma couette, j'ai bêtement laché un «crapule!» à l'adresse d'Ariel Sharon, en me disant que parmi les façons de semer la mort et la haine, démolir les maisons devant leurs habitants était sans doute la plus lâche et la plus ignoble.

© La Libre Belgique 2004