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Johanna de Tessières

Désamorçons

Mis en ligne le 03/02/2006

La vache! On ne m'y reprendra plus à aborder dans ces billets des sujets aussi sensibles. Bien sûr, il y a quinze jours, j'étais conscient de toucher à un tabou, mais de là à me faire agonir d'injures aussi ordurières. D'être l'objet d'une fatwa sous la pression de laquelle le quotidien qui nous publie a dû battre en retraite. Et tout cela parce que j'ai eu le malheur d'évoquer la suspicion de fraude dans l'élection de Miss Belgique! Attention je ne suis pas innocent. On sait qu'en Belgique, on peut rire de tout, de la garde-robe d'Anne-Marie Lizin, des trains qui déraillent et des états d'âme de Pierre-Yves Ardenne, mais on ne peut pas toucher à l'élection des Miss -du moins sans avoir à subir les foudres de la communauté des fausses blondes et des revendeurs de smokings d'occasion. Mais tout de même... Heureusement que je terminais mon billet de façon plus légère en évoquant la disparition de la scène politique d'Ariel Sharon, sinon j'étais bon pour me retrouver avec une maison plastiquée comme une vulgaire paillote corse. La violence et la haine des mails que j'ai reçus, j'avais l'impression que mon Mac allait se mettre à fumer!

«Juan d'Oultremont: sphincter oraculaire atteint d'une incontinence verbale actionnée par cette imbécile gymnastique des mâchoires, cette robinetterie orale débite des sous-maximes pressées en jus de consensualités et du concentré de vanité...»

Mais enfin Madame Lejeune, je vous en prie, vous êtes en train de vous faire du mal! En plus, avec le nombre de mots compliqués que vous mettez dans chaque phrase, je ne suis même pas certain de tout comprendre.

«Juan d'Oultremont et ses déchets cérébraux passe-partout rendus par hoquets, le convenu et le convenable, dégobillés par contractions spasmodiques, éjectés dans un jet de novlangue composé de revomi, une vague fétide imprégnée de cet humanisme rance, travesti depuis longtemps en humanolâtrie béate.»

Ah, là Madame Lejeune, la présence du mot Novlangue prouve au moins que nous sommes d'accord sur une chose: George Orwell est un auteur important!

«Juan d'Oultremont tel qu'en lui-même, semeur de la famine intellectuelle contemporaine, tout dans son attitude rappelle le vide absolu. Ame creusée par le néant et squattée par la frivolité, la tête auréolée de sa nullité éblouissante, le corps somnambulique se dandine dans ces postures qui évoquent la sclérose des assommés...»

Madame Lejeune, je vous en prie, nous sommes sur une antenne de service public à une heure de grande écoute... Allez, je vous promets de ne plus m'occuper des grands problèmes du monde. Après tout, vous avez raison, pourquoi se prendre la tête avec des sujets qui fâchent, alors que les premières fraises sont arrivées chez Delhaize et que l'année durant nous fêterons le 250eanniversaire de la naissance de Julos Beaucarne.

Par ailleurs, je ne vais pas faire ici l'apologie des lettres d'injures, mais on se dit que celle-là au moins a dû vous soulager. Je ne sais si vous-même avez participé au concours ou si vous êtes apparentée à Madame de Fontenay, mais sa rédaction a dû vous faire l'effet d'une catharsis. En cela, il faut vanter une fois de plus les bienfaits d'une démocratie plutôt bien ancrée dans nos régions, qui me permet à moi de donner mon avis sur Miss Belgique et à vous de m'envoyer des messages incendiaires, et cela sans en venir aux mains. Dans votre cas comme dans le mien, ce sont les mots qui à la fois dénoncent brutalement, mais nous évitent les gestes fatals. On oublie trop souvent que dans un pays comme le nôtre, c'est la parole (souvent peu amène) qui a permis jusqu'ici de désamorcer des tensions communautaires qui ailleurs auraient sans doute viré au scénario rwandais... Quoi qu'il en soit, vivement le 14 février qu'on s'envoie enfin des mots d'amour.

© La Libre Belgique 2006