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Comme si l'actualité du monde s'écrivait en pointillés

Mis en ligne le 4/09/2004

C'est à la pile de journaux qui vous attend au retour des vacances, qu'on prend conscience d'un fait évident mais néanmoins remarquable : durant tout ce temps, Moqtada al Sadr lui n'était pas à Ibiza; les prisonniers de Guantanamo ne se sont pas retrouvés à la terrasse du Sénéquier et, question maçonnerie, Ariel Sharon n'a pas suivi les congés du bâtiment.. En somme, durant tout ce temps, le monde a continué à tourner sans nous.

La vache de chez vache! En principe, je déteste l'idée de ne pas être tenu au courant. et pourtant, comme chaque année, en mémoire du roi Baudouin je me suis accordé une «impossibilité de régner» de quelques semaines, une mise entre parenthèses civique assumée sans une once de mauvaise conscience. Des petits matins sans radios-réveils, des siestes sans Anne Delvaux et des apéros à l'Orvieto sans François de Brigode. Des mercredis sans «MAD» ni «Libre Culture». Pas même la plus petite rubrique nécrologique qui m'aurait permis de repérer quelques morts connus. Rien! Le désert! Avec tout juste dans la maison de villégiature, un Paris-Match vieux d'un an et consacré au baptême barnumesque du fils de Céline Dion. Cet été n'a donc pas été pour moi celui de la tragédie du Darfour ou de l'explosion de Ghislenghien, mais simplement. l'été du baptême de René-Charles.

Une expérience d'hibernation médiatique, ponctuée seulement par l'arrivée des amis débarquant de l'avion de Bruxelles avec, non pas des chewing-gums ou des bas nylon comme les troupes de la Brigade Piron, mais avec La Libre du jour. Mon Dieu, quelle émotion! Quelle gratitude!

En pareil cas, c'est comme si l'actualité du monde s'écrivait soudain en pointillés. On apprend les obsèques des victimes d'un drame dont on ne sait rien; on est au courant du référendum vénézuélien sans savoir qui l'a gagné; on apprend la disparition de Sacha Distel avec tellement de retard que le monde entier a déjà commencé à oublier jusqu'à son nom.

Faute d'arrivage régulier, on relit trois fois le même Libération découvert dans un Tabachi de Citta di Castello. Et à la quatrième lecture, on ne s'attarde plus qu'aux faits-divers : « Tiens, écoute ça Cathy, il paraît qu'un spécialiste américain de la reproduction in vitro a utilisé son propre sperme dans plus de 80 fécondations ». On sourit amusé. C'est le genre d'info qui a pour avantage de relativiser ce que vous-même versez en rente alimentaire. Et je ne parle pas des virées en ville où l'on tente de traduire le journal italien qui traîne sur la table du bar et à la une duquel s'affiche une photo d'Axel Merckx embrassant une médaille. On tente de savoir ce qui a bien pu lui arriver. Comme me le précise ma fiancée et au vu de son palmarès, on a peine à croire que c'est en vélo qu'il l'a obtenu. Peut-être au couillon ou à la crapette vitesse. Autant de moments d'une lâcheté absolue où, protégé par une bonne couche d'écran total, on ne se revendique plus citoyen du monde.

Avec bien évidemment, sur le chemin du retour, le choc dans la chambre de l'hôtel de Parme, lorsqu'en allumant la télévision on se rappelle non seulement qu'on est en pleine année olympique, et qu'en plus les jeux touchent déjà à leur fin.

Et puis, à l'arrivée, le bonheur de retrouver la «société du spectacle», avec d'emblée une première bonne nouvelle: la Formule 1 n'est plus sponsorisée par les cigarettes mais par Belgacom! Les autocollants de la DH n'auront donc servi à rien, pas plus que les mensonges, les gonflements de torse, le machisme et l'imbécillité de ceux qui ont baissé leur culotte devant Bernie Ecclestone. Si un jour il ne reste que deux Grands Prix de F 1, il s'agira sans doute de ceux de Belgique et de Corée du Nord.

© La Libre Belgique 200