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Illu Julie Graux

Ma négligence d'artiste

Mis en ligne le 5/03/2004

Je sais, je ne devrais pas m'en vanter, et pourtant... Cette année, j'ai décidé de faire le doublé. La totale. Une sorte de grand chelem dans ce que ce début de millénaire propose de plus sulfureux et de plus racoleur. Oui, j'ai décidé de me donner le frisson: je me suis fait dans la même semaine, le Salon de l'érotisme et... Batibouw. Je ne sais de laquelle de ces deux visites, je devrais avoir le plus honte. En effet, qu'il s'agisse de la démonstration live de matériel sado-maso par une spécialiste du gang-bang ou de la présentation de maisons individuelles trois façades, on sent bien qu'il s'agit dans les deux cas de fantasmes qui trouvent leurs racines dans ce que nous avons en nous de plus trouble. Mon Dieu, une maison individuelle trois façades... Honte à moi! Si ma famille pouvait seulement se douter... J'ai ramené du Heysel, un sac plein de documentation de promoteurs flamands spécialisés dans la construction clef sur porte. Des kilos de brochures et de dépliants que je me suis empressé de cacher sous mon lit, pour que mes enfants ne tombent pas dessus. Une maison individuelle, trois façades! Je l'imagine déjà, avec tout autour un grand «mur de sécurité» à faire pâlir de jalousie Ariel Sharon lui-même. Et une terrasse un peu surélevée où je pourrais me poster avec ma carabine, en attendant que le fils du voisin passe par-dessus pour venir rechercher son ballon. Une maison trois façades avec une petite chambre pour mes deux enfants, et un grand garage pour quatre voitures - parce qu'il n'y a pas de raison d'aller consacrer de la place pour des enfants qui dans quinze ans ne seront plus à la maison, alors que les voitures, elles, y seront toujours. Une maison individuelle avec une salle à manger aussi grande que la salle d'audience de la Cour d'Assises d'Arlon, avec de quoi s'asseoir à 16. Et avec des micros déjà cachés dans les murs, comme dans le bureau de Kofi Annan...

Quelle sensation enivrante. Je marche dans la rue, et malgré mes lunettes fumées et une légère transpiration à hauteur des tempes, personne ne semble se douter de mon terrible secret. Comment pourraient-ils voir dans ce marcheur insouciant, un homme qui, la même semaine, a visité le Salon de l'érotisme et Batibouw? Un type qui, secoué par les palpitations, a parcouru des milliers de m2 de lingeries coquines et de châssis en PVC. Un type qui d'une main moite, a consulté la documentation de la boutique Démonia et celle des portes de garage Hermann. Qui s'est fait expliquer les possibilités de financement, tant par l'escort-girl du stand des Nuits Elastiques que par l'hôtesse des chauffages Viessmann... La honte, si on m'avait reconnu ! Si, au détour du stand Fetish Generation j'avais senti la main de Lou Deprijk se poser sur mon épaule, accompagné d'un tonitruant: «Alors, coco, ce gourdin, toujours d'attaque!?!»... Ou pire, si les bras chargés de documentation sur les crédits hypothécaires, j'avais croisé mon contrôleur des contributions. Encore qu'à présent, je peux invoquer ma «négligeance d'artiste»... Tiens, à propos, on n'entend plus parler de Daniel Ducarme. Heureusement pour lui, cette semaine, la mort de Minouche Barelli et la fin des Timbres Valois ont éclipsé ses indélicatesses fiscales. Mais son cas pourrait revenir au-devant de l'actualité, d'autant que le Télé Moustique s'apprête à publier des révélations à son sujet. Il paraît, en effet que lors de la fameuse séance photo pour la couverture de Noël où il apparaissait en Roi Mage, il serait parti avec l'or et l'encens!...

«Ah, une trois façades!» me disait, rêveur, un visiteur du salon devant un poster géant de Brigitte Lahaie... Comme quoi, c'est un rêve assez répandu. En plus, ce qui est bien avec le Salon de l'érotisme, c'est qu'aux amis qui vous demandent si, vous aussi, vous revenez des sports d'hiver, vous pouvez leur répondre: « Non, j'étais sous les Pyramides »...

 

© La Libre Belgique 2004