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Le péril jaune, et moi, et moi, et moi...

Mis en ligne le 6/05/2005

Donc on le sait à présent, ce n'est ni le décodage du génome humain ni les ordinateurs d'IBM, et encore moins les chansons de Vincent Delerm qui vont modifier la face du monde, mais la Chine! Et le premier Japonais qui prétend le contraire, on lui casse la gueule! Encore que, pour ce qui est des PC IBM, les Chinois de Lenovo ont déjà mis le grappin dessus. Et question décodage du génome humain, excusez-moi, mais c'est en grande partie à des chinetoques qu'on le doit! Y a juste pour Vincent Delerm qu'ils ont flairé l'arnaque. Et on les comprend!

Ce qui est surprenant, c'est que le monde feint la surprise et s'indigne. Et pourtant, Dieu sait si on nous l'avait annoncée, la déferlante! En 1974, dans «Les Chinois à Paris» Jean Yanne faisait déjà défiler des bataillons de maoïstes sur les Champs Elysées. Dans «Et moi et moi et moi!» Jacques Dutronc évoquait leur démographie galopante. Et pendant que Jean-Luc Godard tournait «La Chinoise», Peyrefitte avec sa tête de carême et ses quinze jours de croisière sur le Yang Tse, évoquait leur réveil - en piquant au passage la fameuse prophétie de Napoléon: «Le jour où la Chine s'éveillera, le monde tremblera!»

Si question «péril jaune» on savait que ça nous pendait au nez, il faut reconnaître qu'avec nos intuitions de beauf, on n'avait pas imaginé la forme que ça allait prendre. Les rancoeurs qu'on sent poindre à l'égard de l'Empire du Milieu semblent d'ailleurs liées à un curieux sentiment de traîtrise. Alors qu'on les attendait avec des sabres entre les dents (comme dans les albums de Tintin), avec des faces de citron (comme dans Buck Danny) et des petits livres rouges plein leur mallette, voilà qu'ils débarquent avec des tee-shirts à 1,50 euro! Les fourbes! Et propres sur eux, avec ça.

Affichant des sourires aimables comme sur les couvertures des livres de Pearl Buck! Les saligauds! C'est vrai que les Chinois, on les aimait tant qu'ils restaient dans leur blanchisserie. Tant qu'on pouvait adopter leurs orphelins ou acheter leur riz dans le commerce équitable. Mais dès l'instant où leur croissance frôle les deux chiffres, on crie à la triche. Finie la belle empathie qu'on entretenait à leur égard à la belle époque où les chromos Liebig les représentaient au bord de la famine. A présent qu'une grue sur deux en action dans le monde, est installée sur le sol chinois, on se rebiffe! Et pourtant, là aussi on était prévenu. On savait depuis Marco Polo que ce ne sont pas les Italiens qui ont inventé les pâtes, ni les établissements Picard qui ont mis au point le pétard à mèche.

Evidemment les rééquilibrages, ça fait mal. Surtout lorsqu'il faut expliquer à l'ouvrier du Maghreb qu'on a trouvé une main-d'oeuvre encore moins chère que lui, et au métallo de Cockerill que la fermeture de son haut-fourneau est due à l'explosion de la demande en acier! Par ailleurs, ne soyons pas faux-culs, c'est nous qui achetons leurs tee-shirts à un prix inférieur à celui du coton dont ils sont faits. Et ce sont les patrons de la Fabeltex qui ont délocalisé leur fabrication. D'accord, il paraît que «Tigre et dragon» c'est une arnaque et qu'en réalité ils ne savent pas tenir en l'air tout seul, mais de là à les accuser de notre myopie! En ce qui me concerne, je ne serai pas pris de court: je me suis inscrit dans un club de taï chi!

© La Libre Belgique 2005