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Larsens salvateurs

Mis en ligne le 06/10/2006

Semaine infernale : Ce n'est pas ça, il continue à m'épater Albert Jacquard, mais comment ne pas se sentir impuissant face à une telle quantité de sagesse distillée à la seconde ? Son cerveau est tellement bien réglé à Albert Jacquard, que l'effet de surprise a parfois tendance à s'estomper. Après avoir suivi dans la presse les préparatifs et les commentaires au sujet des concert 0110, je me disais qu'il devrait se mettre à la guitare, Albert Jacquard. Pas à la guitare folk, non, à la guitare électrique, question de donner à sa pertinence visionnaire le petit côté « pédale wawa » qui lui manque parfois. L'initiative de ce week-end a le mérite de nous avoir rappelé que lorsque l'intelligence vous débarque sous une forme hybride, rugueuse et pulsée, elle n'en est souvent que plus saisissante. Il faut dire qu'à force de nous mettre en garde contre les dangers des baladeurs, on avait un peu oublié que la musique n'avait pas pour seul objectif de rendre sourd. Un choc !

Dans un pays comme le nôtre où il serait exclu de revendiquer le statut d'intellectuel, où la pensée ne semble supportable que sous ses formes les plus techniques, où l'on préfère l'avis des constitutionalistes et des instituts de sondages à celui de Frie Leysen, d'Els Witte ou d'Isabelle Stengers╔ Dans notre pays, disais-je, où le propos de l'artiste n'est médiatisé que si ce dernier accepte d'enfiler le costume du clown (cfr Arno, Stella, Wim Delvoye, Jacques Charlier, Noël Godin, Jean-Pierre Verrhegen, André Blavier, Benoît Poelvoorde, Jean-Claude Van Damme, etc.)╔ En Belgique, donc, les riffs des Fender et des Gibson ont enfin donné de la voix. La vache, même si ça ne devait pas avoir un impact direct sur le vote du neveu de Guy Verhofstadt, bordel de tète, ce que ça fait du bien !

C'est toujours excitant quand la culture retrouve sa véritable fonction, celle d'empêcheuse de tourner en rond. Je ne parle évidemment pas la culture de George Dumortier, ni de celle du Cirque du Soleil qui bétonne le terrain de Tours et Taxi pour y planter sa ville de tentes. Non, la vraie, la vibrante, celle qu'initie le Kaaitheater, les Halles de Schaerbeek, l'Ancienne Belgique et quelques autres, et qui font de ces lieux, non seulement le cerveau, mais aussi les couilles de Bruxelles (disons « les roupettes de la capitale» pour ne choquer personne).

Il suffit d'écouter Jan Gossens, le Directeur du KVS, pour comprendre que sa vision de la ville a quelques longueurs d'avance sur celle, insipide ou javellisée que tente d'instaurer Olivier Maingain ou Yves Leterme. Il suffit d'écouter Tom Barman parler d'Anvers pour saisir la nature exacte du danger.

Grâce à l'intuition et l'intelligence de ces porteurs de santiags, dimanche passé, les barbus kamikazes, les homophobes flingueurs, les intégristes et les skinheads de tous poils se sont retrouvés côte à côte à se refiler les boules Quiès. Ils sont littéralement restés sans voix ! Et c'est sans doute ce mutisme auquel ils ont été réduits, qui fait la nouveauté du bazar. C'est qu'en dépassant la vision romantico-baba dans laquelle certains voudraient les cantonner, Barman et ses copains ont porté le fer là où l'extrémisme est le plus fragile : le son ! Un monde sans déflagration est aussi insupportable aux fous de dieux qu'un monde sans éructation et sans bruit de botte pour les fachos anversois. Vous imaginez l'Armée rouge sans ses ch¤urs ? Vous imaginez les troupes nazies défilant en silence à Nuremberg ? Sans fanfare ni trompette ? C'est terrible quand la musique vous quitte. Et ce n'est qu'un début puisque dans la même logique, le peintre Luc Tuymans a proposé à toutes les institutions culturelles du pays de déclancher leur sirène d'alarme pour signaler le danger du Belang. Ca, ce n'est pas une idée de publiciste, mais d'artiste !

Évidemment, il ne faudrait pas que question guitare, tout le monde s'y mette, sinon on sent déjà qu'Herman Decroo va vouloir jouer la Brabançonne avec les dents.

Non, pas tout le monde, mais Albert Jacquard, oui. Parce qu'Albert Jacquard il reste épatant.