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Noir naufrage

Mis en ligne le 06/12/2002

Je vous le dis, on sent le virage à 90°. Le XXIe siècle est enfin là. Les voyants s'allument. Les signaux se multiplient... Et on ne va pas s'en plaindre. Ainsi, au siècle passé, les catastrophes écologiques étaient immanquablement associées à des noms gutturaux, sinistres et difficilement orthographiables: Torrey Canyon, Seveso, Tchernobyl, Amoco Cadiz... Alors qu'aujourd'hui, le pétrole qui salope les côtes de la Galice s'échappe des soutes du `Prestige´. C'est quand même plus gratifiant pour les anonymes qui tentent de sauver les plages. Avec un nom comme ça, on pourrait exiger d'eux qu'ils nettoient en robe longue et en costume trois pièces.

Et puis, au XXe siècle, les innocents étaient victimes d'ignominies dont les noms faisaient froid dans le dos: Sabra & Chatila, Tian'Anmen, Srebrenica ou Gilbert Becaud, alors qu'aujourd'hui la barbarie s'opère dans le hall de l'hôtel `Paradise´. Excusez-moi, mais dans `Hôtel Paradise´, on sent tout de suite le besoin de positiver. Ça fait plus penser à un album des Eagles qu'à un acte de barbarie. Vous me direz que pour les victimes, ça ne change pas grand-chose, mais pour nous qui tentons de comprendre les convulsions du monde en lisant les encadrés du journal `Métro´, c'est moins traumatisant. Encore que, cette semaine, on a eu droit dans `La Libre´ à un article sur le préservatif écrit par... le professeur Lequeux. On se dit que tout est dans tout. Et je ne parle pas de la nouvelle Miss Belgique élue samedi qui s'appelle Taton: on a beau savoir qu'on ne pourra pas toucher, ça permet de rêver.Évidemment, on peut craindre que ce renouveau sémantique donne des idées à certains. On doit s'attendre à ce qu'un de ces jours, Jacques Simonet se fasse appeler Adonis, que Serge Kubla se pare du titre de `Sublimissime´, et qu'en famille, Josy Dubié oblige ses enfants à l'appeler `Altesse Royale´... Josy Dubié, en voilà un qui malgré son côté Van Gogh a mal passé le cap du millénaire. C'est terrible, on le sent moins habité par des préoccupations d'ordre écologique que par ce besoin très XXe siècle, de se la jouer `off´. S'il ne fait pas gaffe, Josy Dubié, il finira par se retrouver dans l'équipe de judo de Jean-Marie Dedecker... Mon beau-frère, lui, par contre, il a vraiment le physique de demain, surtout depuis qu'il a perdu tous ses cheveux et que sa peau est devenue phosphorescente. Il faut dire qu'il était à Huy le jour de la grève des services de la Protection civile, et qu'en entendant les sirènes, il a avalé les trois ampoules d'iode qui traînaient dans sa boîte à gants.Évidemment, au milieu de ces signes encourageants, certaines initiatives restent toutes engluées dans le retro. Musique Planète, par exemple. En voilà une bête expo malencontreusement échouée dans les années 2000. Qu'est-ce qui me fait dire ça, à moi qui ne l'ai même pas visitée? Deux choses: ma mauvaise foi naturelle et surtout mon intuition.

Mais enfin, milliard de tettes, le rock ne méritait-il pas d'échapper à cette nostalgie mortifère qui va transformer les babas en anciens combattants? Où est donc passé son caractère prospectif, son esprit rebelle? Comme s'il suffisait, pour comprendre la contre-culture des cinquante dernières années, de renifler les culottes de Madonna. Ce n'est pas à moi qui ai poussé la voiture de Phil Collins devant la ferme V en 1973, qu'ils vont me la faire, les mecs d'Euro-Culture, avec leurs phantasmes du carton-pâte. Pauvre Yellow Submarine! Allez, je le promets, j'irai voir l'expo, rien que pour en dire du mal en connaissance de cause. En attendant, je me console en me disant qu'Alexandre Dumas repose au Panthéon. En voilà un mec qui mérite d'être considéré comme notre contemporain. Un sang mêlé, dont les histoires et les recettes de cuisine risquent de faire rêver longtemps encore. Il ne nous reste plus qu'à espérer voir le panthéon accueillir les cendres de Serge Gainsbourg... Mais avec tout ce qu'il a fumé, ce ne va pas être une mince affaire.

© La Libre Belgique 2002