o

Illustration Julie Graux

De la culture mais surtout pas d'art

Mis en ligne le 07/02/2003

L'actualité de la semaine devrait convaincre ceux qui en doutaient encore: malgré la Palme d'Or d'Olivier Gourmet, et la présence de François Schuiten à Angoulême, la culture en Communauté Française reste une affaire de petits zizis. Une activité tout juste tolérée, à l'image des visions déjantées d'un Magritte que sa femme obligeait à peindre sur un plastique pour être sûr de ne pas faire de tache sur le tapis de la salle à manger...

C'est dingue! Malgré la radicalité du Groupov et des frères Dardenne, malgré la folie de Charlie Degotte et de Pic Pic André, la politique culturelle de notre moitié de pays est à l'image des voeux royaux de Nouvel-An qui, à force d'être pieux, finissent par résonner à nos oreilles avec la monotonie de la dictée du Balfroid. On anoblit les dessinateurs de BD, mais on retire la bande dessinée du prix unique du livre pour être bien certain que le grand-public n'en connaisse rien d'autre que ce qu'en propose le rayon BD du Cora. Et ceux qui comme Hugues Dayez, nous ont fait découvrir bien avant leur consécration actuelle, les Sfar, les Blain et les Chris Ware, ceux-là sont retirés de l'antenne... Une conception de la culture qui, malgré la magie d'Ann Veronica Janssens et les chorégraphies de Wim Vandekeybus (zut il est flamand), n'est encouragée que si elle détend et rassure. Une vision de petits boutiquiers où l'on flingue Sireuil parce qu'il n'est pas rentable, où ce sont les Caïus qui vont présider à la destinée du cinéma belge, et où c'est Gaïa qui décide ce qu'est ou n'est pas une oeuvre d'art. Non mais je rêve?! Comme si les cochons tatoués exposés par Wim Delvoye étaient plus malheureux dans leur galerie que les moutons de la crèche de la Grand-Place éblouis 24h/24h par le crépitement de flashs des touristes japonais.

Va-t-on se contenter encore longtemps d'une culture demi-sel qui, malgré la poésie de William Cliff et les rimes de Starflam, reste un truc pour couches tôt et pour soixante-huitards fatigués? Alors que la Deux se présente enfin comme une vitrine plutôt crédible, les «Théâtres» francophones avec leur nombril et leur grosse voix, se tapent une carte blanche dans «Le Soir» rien que pour passer à la TV? On devrait obliger certains d'entre eux à arborer sur le revers de leur manteau l'autocollant «vu sur RTL».

Malgré l'intégrité de Bernard Foccroulle et l'intelligence de Thierry de Duve, la conception de l'art que nous entretenons, reste celle du moindre risque. Une chose débandante à l'image des tours bruxelloises qu'on se met à raboter par mauvaise conscience et par manque de projets, afin d'être bien certain que rien ne dépasse.

Il faut se résoudre à l'évidence, dans cette partie du pays, on aime se donner le frisson avec de la culture mais surtout pas avec de l'art. Pendant que les Flamands exposent le Liégeois Jacques Charlier au musée de Gand, les francophones que nous sommes, se pâment devant le Grand-Hornu auquel on accorde des budgets qui n'atteignent même pas la moitié de ceux destinés à la rénovation du Van Abbe d'Eindhoven. Le Mac's! Ce premier Musée d'Art contemporain, espéré depuis si longtemps que personne aujourd'hui n'oserait même le critiquer. Et qui, sous la pression du consensus mou, risque de finir malgré Laurent Busine, en musée d'Art moderne wallon... C'est risible! Là où le Palais royal de Bruxelles arbore fièrement ses trois interventions d'artistes, les murs de la Grande Duchesse du Luxembourg croulent sous les oeuvres contemporaines. Risible ce pays où comme le prouve l'Arenberg, le Churchill ou le Nova, on connaît par coeur le nom des cinémas indépendants, tellement ils sont peu nombreux... Risible cet éternel label de «surréalisme» que nous nous accolons pour êtres sûrs de ne pas avoir à prendre position face aux oeuvres émergeantes.

Sinistre, cette tendance Brelienne à nous complaire dans la commémoration mortifère des vieux anars réacs. Absurde, cette inflation de produits culturels dont les chiffres augmentent parallèlement à ceux des partis d'extrême droite... En somme, pas même de la culture, tout juste du socioculturel! Avec comme modèle unique, une Zinneke Parade qui autorise une fois tous les deux ans, les allochtones à descendre dans la rue déguisés en Martiens, pour mieux nous faire oublier les avions qui les attendent pour les ramener chez eux...

La vache! Pourvu que je ne meure pas avant que la culture se mette enfin à dépoter dans ce pays où, même lorsqu'il s'agit de catastrophe, on n'est pas à la hauteur. Pas même foutu de se taper une vraie bonne marée noire comme nos voisins. Tout juste bon à n'en récupérer que des boulettes.

© La Libre Belgique 2003