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Tant qu'il nous reste les points Soubry

Mis en ligne le 09/10/2004

 On ne se faisait pas trop d'illusions. On se savait inégaux devant l'information, mais de là à ce que cette situation atteigne un tel niveau d'injustice, cela dépasse l'entendement. Quand on songe aux pages entières consacrées au retrait du Vioxx des officines, aux kilomètres de commentaires sur le retour de Jean-Pierre Hansen à la tête d'Electrabel et aux heures d'interviews accordées à l'ostéopathe de Kim Clijsters... Et face à cette déferlante médiatique, pas plus de quinze lignes pour nous annoncer le dépôt de bilan... d'Artis Historia! On se dit qu'il y a deux poids, deux mesures... Mais enfin, bordel de tettes, comme le dit très bien Joëlle Milquet: quand donc va-t-on s'intéresser aux vrais problèmes des Belges? Qu'attend-on pour prendre en compte leurs petits drames quotidiens? Qu'Al Jazeera ne fasse pas ses gros titres de la faillite d'Artis Historia, soit, mais que nos propres chroniqueurs la passent sous silence, c'est inconcevable! Parce que vous croyez que ma belle-soeur avait le coeur à se pencher sur le possible déménagement de DHL à Bierset, alors qu'elle s'est retrouvée en l'espace d'une décision de justice, seule avec plusieurs milliers de timbres qu'elle n'avait pas eu le temps d'échanger contre les dernières séries d'images «Volcans d'Europe» (d'accord, ma belle-soeur est persuadée que DHL sont les initiales d'un philosophe français entarté à plusieurs reprises par Noël Godin, mais est-ce vraiment une raison?). Comment ne pas songer au complot?

Yves Leterme tente de nous distraire avec le fallacieux problème de la scission de l'arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde et, pendant ce temps, en prononçant sa faillite, les juges malinois torpillent un des ultimes fleurons de la nation. Que dis-je, un fleuron, un symbole! On s'en serait pris aux chapeaux en colibri de la Reine Fabiola, que la Belgique profonde n'en aurait pas été plus émue. En effet, comment ne pas songer au désarroi de ces milliers de petits porteurs dont les grosses enveloppes brunes, gonflées à péter de points amoureusement découpés sur les emballages de thé Lipton et de biscuits Lotus, se sont retrouvées, paf, sans valeur! Justes bonnes à mettre au sac jaune.

Si on ajoute à ça que les ménages ainsi frappés sont souvent les mêmes qui avaient déjà été victimes de la chute des Emprunts Russes, on se dit que pour eux, c'est pas de chance. A-t-on seulement songé à ces 70000 enseignants (chiffre officiel) imperméables à l'Internet et pour qui les images Artis restaient la référence absolue. Le Saint-Suaire du savoir universel. Doit-on se résoudre à l'idée que les pages de ces millions d'albums sur les papillons des Galapagos et sur l'histoire du Parthénon vont rester sans leurs vignettes? Un deuil qui selon les sondages touche près d'un million et demi de ménages belges, et pas même un entrefilet sous la rubrique nécrologique...

Par ailleurs, soyons honnêtes, il ne faisait pas dans le jeunisme chez Historia. La vache de chez vache! De toute évidence, leurs graphistes avaient dû rater la génération Pokémon. D'accord, on ne leur avait pas confié la communication de Torhout-Werchter, mais en feuilletant les derniers albums en date, on peut se demander comment ils n'ont pas fait faillite plus tôt.. Cela tenait de l'acharnement thérapeutique... Surtout l'album sur «l'Art Belge depuis 1950», dont la pauvreté des références et la tristesse des illustrations en faisaient un ouvrage aussi déprimant que «Suicide mode d'emploi»... Mais ce n'est pas une raison pour qu'on fasse ainsi l'impasse d'un pan entier de notre iconographie. Après tout, Pierre Harmel lui aussi a connu les parents de Jeanne Calmant et pourtant sa biographie fait un tabac en librairie, au coude-à-coude avec Harry Potter... Ah, les timbres Artis-Historia...

Enfin, moi je dis: tant qu'il nous reste encore les points Soubry!

© La Libre Belgique 2004

 

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