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Première d'une longue série d'évidences : Judas éprouvait des difficultés à trouver les mots lorsqu'il s'agissait de donner son point de vue sur les qualités d'une oeuvre d'art. Face aux pièces composant la collection Zheiss (plus de 530 "paysages" dont il était devenu le propriétaire presque par hasard), un doute diffus s'emparait de lui. Le doute est un concept dans lequel il se reconnaissait physiquement. On peut avancer sans risque que les travaux d'aménagement du jardin furent pour lui une manière d'échapper à la collection. L'occasion de prendre l'air.

Mais sans doute faut-il rappeler les circonstances dans lesquelles il avait hérité, ainsi que le long processus qui l'avait amené à passer une nuit de plus dans ce trou individuel creusé à la limite orientale du jardin. La plus exposée, selon lui.

Moins d'un an auparavant les noms de Clara et Adolphe Zheiss lui étaient inconnus. Il aurait été incapable de dire si un couple de chercheurs, titulaires d'une chaire d'imagerie médicale, portait en effet ce nom. Les préoccupations de Judas étaient alors à cent lieues de ce qui faisait l'actualité de la radiologie. Cet été-là, il lui aurait pourtant suffi d'ouvrir le n°144 de "Art & Art International" pour prendre connaissance d'un long article qui leur était consacré. Il y était question de la qualité des oeuvres. De la pertinence des choix. De la constance des engagements... En somme, de la formidable aventure qui durant quarante ans avait amené ce ménage de médecins à collectionner les tableaux des XVIIIe et XIXe siècles. Exclusivement peints sur des supports de 24 X 35 cm, traditionnellement réservés aux vues d'extérieur.

Un format précisément dit "Paysage".

Le journaliste relevait à cette occasion l'analogie reliant la clairvoyance des choix artistiques et le principe de la radiographie. Le caractère visionnaire de la collection et de la maladie des yeux - celle dont souffrait Clara Zheiss.

A cette époque, rien n'aurait pu laisser prévoir la décision des époux de mettre fin à leurs jours. Les réactions suscitées pas leurs dispositions testamentaires allaient s'avérer d'autant plus violentes. N'ayant aucune descendance, Adolphe et Clarra Zheiss avaient bien songé faire don à l'Etat de leur collection, mais l'absence de politique culturelle digne de ce nom les incita à renoncer à ce projet. Il leur fallut donc chercher ailleurs. Quelques jours seulement avant de se suicider, ils décidèrent de léguer la totalité de leurs biens au premier patient chez qui ils décèleraient la tuberculose...

Si rien dans l'histoire de Judas ne le préparait à devenir collectionneur, rien ne le prédisposait non plus à la tuberculose. Il était né dans un milieu modeste où la nourriture et la lumière n'avaient pour autant jamais manqué. Personne dans sa famille ne souffrait des poumons. Pas même de bronches! Un comble, il ne se souvenait pas avoir prononcé le mot sanatorium plus de quinze fois dans toute son existence, sans doute par ce qu'il renvoyait à une réalité lointaine. Quasi obsolète.

Autant dire que la maladie le prit de court.

Lors d'un contrôle de routine, Adolphe Zheiss lui demanda de ne plus bouger! De ne plus respirer! Durant quelques secondes la machine lui compressa le thorax en imitant son râle. Ensuite, et ensuite seulement il put se remettre à bouger et à respirer. Lorsqu'après quelques instants le couple de chercheurs ressortit, les clichés sous le bras, il décela sur leur visage les signes d'un soulagement dont il ne comprit pas immédiatement la teneur.

Ils l'avaient trouvé!

Les effusions qui accompagnèrent le diagnostic le plongèrent dans un embarras extrême. Tous deux l'embrassèrent en le félicitant. Clara Zheiss l'appela même par son prénom

- Judas!

Des deux révélations, il n'aurait pu dire laquelle l'avait le plus perturbé. L'art ou la maladie? La perplexité pour l'un. La surprise pour l'autre. Et inversement. Dans les deux cas, il avait dû assimiler un vocabulaire nouveau, d'autres façons de penser, de respirer, de se déplacer en ville. Et ainsi de suite...

"La tuberculose ne frappe pas au hasard, Judas saura bien ce qu'il doit faire".

Tout en lui réitérant ses félicitations, un notaire lui remit les deux enveloppes que le couple de savants avait préparées à son intention. L'une contenait le traitement détaillé et les prescriptions permettant de venir à bout des bacilles de Koch (Rifadine, Rifanpicine, repos, suralimentation, etc.). L'autre dressait l'inventaire et l'historique détaillé de la collection. La première devait lui permettre de guérir de la tuberculose. La seconde était censée lui inoculer la passion de l'art. Le virus du paysage.

...

Construite dans les années soixante, la villa Zheiss était connue des amateurs. Blanche. Épurée. Affichant de grandes surfaces bétonnées d'une neutralité parfaite. Traversée d'un simple bandeau de verre. Elle s'était retrouvée progressivement enclavée dans un réseau d'immeubles-tours qui en avaient modifié le cadre, sans réussir à en altérer la cohérence. Le jardin surtout. Une curiosité à demi-sauvage. En fait, une série de trois vergers dont l'anachronisme pouvait apparaître comme une déclinaison de l'intérêt porté au paysage.

Pour l'instant, Judas continuait à noter sur un graphique l'intensité de chacune de ses expectorations. Sans pour autant quitter son trou, il s'était laissé basculer sur la droite dans une position qui lui permettait d'embrasser du regard l'enfilade de la tranchée. Protégeant ainsi son flanc sud. Le maillon le plus faible du dispositif.

Comme prescrit dans le traitement, il passa ses journées étendu dans une chaise longue. Fenêtres grandes ouvertes. Choisissant chaque matin dans la triple rangée de paysages alignés le long des murs, celui qui allait être l'objet de son analyse. Posant l'oeuvre à portée de mains, sur un petit chevalet en acacia réglé une fois pour toute sur la hauteur de 24 cm : jardins anglais, perspectives russes, paysages champêtres toscans ou parcs à la française. Fausse ruines antiques, grottes, frondaisons mauresques... Il apprit par coeur le titre des oeuvres, le nom des artistes, s'informant de leur pratique, étudiant sur base de la correspondance les rapports entretenus avec le milieu de l'art.

Les époux Zheiss avient beau prétendre que "la tuberculose ne frappait pas au hasard", souvent Judas s'interrogea sur les raisons qui les avaient poussés à prendre un risque de cet ordre. Confier leurs chefs-d'oeuvre à quelqu'un dont la seule compétence était une disposition à mourir par affection respiratoire. Comme si l'intérêt des paysages représentés ne se justifiait que par le danger, le rapport inquiet à la nature.

Jusqu'au jour où son attention fut attirée par un tableau portant le titre de "Travaux de Campagne". Attribuée à un petit maître anglais de l'école de Manchester, la particularité de cette oeuvre tenait moins dans son sujet ou la qualité de sa facture que dans un curieux effet de compression dont il mit du temps à comprendre l'origine. Oppression est le terme qu'utilisa Judas, par analogie sans doute à la difficulté respiratoire. Détail amusant, l'artiste avait également donné le titre du tableau à un ouvrage annexe d'une centaine de pages écrites de sa main. Une sorte de mode d'emploi permettant à qui le désirerait d'élaborer sur le terrain le paysage représenté.

Le tableau ne quitta plus le chevalet d'acacia. Durant plusieurs semaines, le tertre affaissé sur la gauche, les massifs d'azalées et de joubarbe, l'if, le pont, l'incision lumineuse à la verticale de la pièce d'eau monopolisèrent son attention. Pris de fièvre, son oeil y circula comme emporté dans une promenade fébrile et continue.

Sans raison, il se remit à tousser.

...

L'idée ne s'imposa que progressivement, mais avec une évidence telle qu'il aurait été vain d'y résister. Avant d'en avoir formuler la procédure, il en évaluait les conséquences. Le projet ne tenait-il pas tout entier dans cette volonté du peintre anglais d'inverser une logique millénaire; d'obliger la réalité à copier l'oeuvre? De placer Proust avant Vermeer? Le paysage, et ensuite le paysagiste; et non l'inverse? De faire le perroquet?

Ses dernières réticences s'écroulèrent le jour où il découvrit qu'il manquait trois centimètres dans la longueur du tableau pour atteindre le format réservé à cette pratique. Si l'on s'en tenait aux critères courants, et malgré le sujet développé, "Les Travaux de Campagne" n'était pas un paysage.

..

La structure du fascicule s'articulait entre des pages d'information et des feuillets vierges destinés aux annotations et croquis préparatoires. Son utilisation l'obligea à assimiler un vocabulaire spécifique qui donnait aux activités de jardinage le caractère mystérieux de certaines expériences de laboratoire. Ainsi le terrain pouvait être meuble ou boulant; les boutisses et les panneresses devaient alterner sous les pelouses; il fallait veiller à surhausser suffisamment le parados, etc. Et puis il y avait ceux (les mots) qui recouvraient tant le jardinage que la maladie. Tubercule faisait naturellement partie de ceux-là.

A la différence de beaucoup de malades atteints par la phtisie, Judas s'était délibérément tenu à l'écart de la littérature produite par la maladie. Il savait qu'un microbe s'était développé en lui, mais il en ignorait la forme. La virulence. Et plus encore, la vision romantique qui lui était attachée... La lecture des "Travaux de Campagne" lui apporta néanmoins une grille d'analyse à travers laquelle il pressentit ce dont ses poumons étaient l'enjeu. Une intuition qui se confirma au fil des pages.

Pour ce qui est de l'habillement, il se référa à l'article n°192 du manuel qui préconisait une veste munie de manches et serrée par des cordes autour du cou et de la taille, que l'on endosse durant les travaux de sape. On donne le nom de "sape volante" à l'exécution d'une tranchée par surprise.

En ce qui concerne l'outillage, la rubrique n° 512 lui en fournit une première liste. Les outils utilisés pour les travaux de terrassement sont les pelles et les pioches. Les pioches (fig.136) ne sont employées que lorsque la nature du terrain l'exige. La proportion de pioches et de pelles varie avec la difficulté de fouille : on peut mettre 1 pioche à la disposition de 4, 3, 2, 1 pelleteurs.

Dès cet instant, les graphiques illustrant l'ouvrage lui furent d'un grand secours d'autant que la diversité des couverts de terrain ne permettait pas de donner des règles précises d'aménagement. Les revêtements devaient néanmoins être constitués par des fascinages : gabions, claies, gazons, sac de terre, planches, briques crue ou sèches, pisé, tonneaux, treillis métallique...). Il admira la poésie qui se dégageait de ces descriptions.

Elle galvanisa son énergie. Là où le manuel préconisait la mise en oeuvre de 14 ou 15 hommes durant plusieurs jours, il abattit le travail seul, en dépassant à peine le triple du temps prescrit.

Rentré à la villa, il passait la soirée à contempler le tableau qui lui servait de modèle. Hésitant. Inquiet. Paradoxal. Cherchant à déterminer le niveau de mimétisme dans cette ébauche où aucune ressemblance n'était encore décelable. Un certain nombre de terrassements préliminaires furent engagés qui semblèrent même l'éloigner du modèle. Il en fut consterné. La seule maintenance du chantier l'obligea à déployer une activité éreintante. Ainsi, comme l'indiquait la notice n° 719, il fut nécessaire de constituer sous abris spéciaux, des dépôts de sacs de terre, planches, piquets, clayonnages, paille, en vue d'exécuter les réfections pendant les accalmies et de se protéger contre les intempéries (voir n° 327 et 725).

L'inflexion de terrain une fois reproduite, Judas commença à planter des arbres. Il fut étonné du nombre d'essences représentées dans le tableau. Là où il n'avait vu qu'un bouquet d'ifs, se mêlaient en RÉALITÉ tilleuls, érables, noyers, ormes etc. Quant aux réseaux qui, au second plan de la toile, faisaient s'entrelacer les touches de vert, de jaune ou d'ocre, ils correspondaient à des espèces rarissimes, souvent difficiles à acclimater.

Le simple choix de tuteurs appropriés ("Ceux de l'oeuvre!" ne cessait-il de se répéter) l'occupa 6 jours de suite.

C'est à cette période qu'il fut victime d'une première émophtysie. Un crachement de sang qui le surprit en pleine activité et dont les éclaboussures maculèrent une page vierge de son manuel. Le goût âcre qu'elle laissa dans sa bouche ébranla sa détermination au point de lui faire envisager de tout abandonner.

Un temps éclipsé par celui de la maladie, le poids de son prénom se fit à nouveau sentir. Judas! On peut dire - lui même en convenait - que jusqu'à la découverte de ses lésions pulmonaires, ce mot avait rempli sa vie. Il n'avait pas eu à se forger un corps, un profil psychologique, une histoire, son prénom avait occupé d'emblée tous les méandres de ce qu'on appelle communément la personnalité. Il avait d'abord été Judas, comme par la suite il s'était découvert tuberculeux. Sans y être pour rien. Et sans aucun espoir d'être jamais autre chose. Un déterminisme qui inhibait toute velléité d'ambition et vous installait dans un confort plombé.

Judas!

Deux syllabes chargées de sens, auxquelles il se trouva à nouveau confronté. Ces travaux de jardinage ne pouvaient-ils pas être assimilés à de la trahison? Ou être considérés comme une initiative pour le moins présomptueuse?

Les jours se mirent à raccourcir et l'urgence des "Travaux de Campagne" le monopolisa de nouveau. Afin de limiter la marge d'erreur (lui parlait "d'interprétation"), il se confectionna un cadre de bois de 24 x 35 cm, au travers duquel, bras tendu à hauteur des yeux, il isola chaque partie du jardin afin d'en confronter le souvenir à l'oeuvre initiale.Traduire sans pour autant trahir.

Parfois les quintes l'obligeaient à arrêter le travail et à s'asseoir.

En tout point pareil à celle évoquée dans le tableau, une incision fut creusée qui traversa le paysage dans sa longueur, contourna les ormes pour se fondre à hauteur des immeubles-tours.

La savoir opérationnelle le rassura en partie.

Une des étapes décisives fut le levage des gazons. Une longue rubrique détaillait la façon de soulever en passant le plus horizontalement possible la pelle sous le gazon. Pour faciliter cette opération le guide conseillait d'atteler 2 hommes à l'aide de 2 commandes à la pelle et des les faire diriger par un troisième opérateur. Durant le levage du gazon les herbes, branches, feuilles de betteraves, etc., doivent cacher la tête du guetteur. Si les périscopes concilient l'observation avec la protection, il faut prendre garde, en cas de soleil, que leur éclat ne trahisse la position.

La pluie tomba sans discontinuer. Un point douloureux se précisa à mi-hauteur de son poumon droit

A aucun moment les intempéries n'entamèrent sa détermination.

Tout comme l'incidence du travail en plein air sur les formes, les volumes et les couleurs avaient jadis révolutionné l'art de peindre, il fut imperceptiblement emporté dans une dynamique ahurissante.

de corriger frénétiquement la position d'un massif de buis, l'inclinaison d'un hortensia, l'espace entre deux fougères. Des milliers de croquis s'accumulèrent sur les page impaires du manuel. Des alignements de calculs complexes. Des courses épuisantes et risquées qui le ramenaient inlassablement au "point de vue" de l'artiste.

Ainsi travaillait-il depuis plusieurs semaines, le plus souvent dans des conditions extrêmes, lorsqu'il songea à rendre le bassin sa fonction d'origine. Dans tout mouvement de repli, une pièce d'eau pouvait s'avérerutile. Dans le chapitre consacré à ce sujet, il s'arrêta à la rubrique "Passerelle de circonstance" ; Abattre un arbre sur chaque rive; les mettre à l'eau, les pousser simultanément au large en les dirigeant avec des amarres de manière que les branchages des couronnes s'enchevêtrent(Fig 36).

La fièvre l'inonda à un point que l'excercice, même acharné, n'avait jamais pu lui faire atteindre. Autre problème : ses expectorations devinrent trop importantes pour qu'il put se permettre de les laisser à terre sans risquer d'altérer le travail déjà accompli. De petits sacs de graines vides lui servirent de crachoirs de poche. Le doute n'eut plus de prise sur lui. Il abattit sans trop se poser de questions, deux arbres qu'il venait à peine de planter. La seconde tranchée - celle qui cassait l'angle inférieur du tableau - fut creusée de nuit. Suivirent les travaux favorisant la marche des troupes amies, les fortifications dans l'attaque, le dégagement du champ de tir.

Sape volante. Sape ordinaire. Créneaux et boucliers.

Postes de commandement.

Un jour l'hémoptysie fut si violente qu'elle mêla au sang, les restes à demi digérés d'une ration de survie. Des fragments de biscuits. Des morceaux de singe. Dans un magma qu'il cracha par dessus un muret tout juste monté. Il se retrouva consterné, moins par l'hémorragie elle-même que par les traces qu'elle laissa dans le mortier humide.

Cinq heures furent nécessaires pour en dissimuler le souvenir sous un maquillage habile : glaise + cendres + feuilles + humus...

Il en arriva à la conclusion que le mimétisme et la dissimulation faisaient partie de l'art dans lequel il s'était engagé.Il s'agissait de tromper l'ennemi en créant de fausses positions qui donnent à l'adversaire l'impression de fortifications réelles et qui doivent être assez éloignées des positions véritables pour que les tirs dirigés sur les premières n'atteignent pas les secondes

La lecture des derniers chapitres le remplit d'un sentiment poreux. Entre le soulagement et ce qui peut rester de vigilance au terme de trois nuits de veille Les immeubles bordant le jardin par l'arrière s'étaient progressivement soustraits à la brume, suivis à la jumelle durant près de quarante minutes.

Affaissé sous une bâche alourdie par le givre. il calculait à présent la longueur et l'intensité des quintes de toux qui le secouaient. Les dernières phrases du manuel semblaient sans équivoque : le camouflage est lui aussi une forme de la ruse; il consiste à machiner sur le terrain tous les accidents utilisables : arbres creux en tôle remplaçant un arbre que l'on abat et servant d'observatoire; création de granges ou de ruines antiques factices couvrant une pièce d'artillerie et surtout fausses positions peintes sur toile...

Assis dans son trou individuel, Judas relisait inlassablement cette ultime prescription :

"et surtout fausses positions peintes sur toile..."

Alors qu'il pensait avoir établi un système de défense cohérent en façonnant sur le terrain la réplique exacte du tableau, le guide le renvoyait soudain dans le champs de la peinture.

Un retour à la collection.

Une tautologie qui lui imposait de peindre au format et sur toile, ce qu'il avait mis si longtemps à inscrire dans la matière même du jardin.

...

Il avait fait le perroquet. Il allait devoir faire le singe.

 

juan d'oultremont